Sauver Le Darfour dans le monde

Sans paix au Darfour, nous allons tout droit vers l’abîme »

Info Sud, 23 Mai 2006

Jan Egeland, secrétaire général adjoint de l’ONU pour les Affaires humanitaires, vient de rentrer du Soudan et de l’est du Tchad. Les Soudanais et les travailleurs des Nations Unies sont confrontés à une insécurité permanente.
Pouvez-vous nous décrire la situation sur le terrain ?
Jan Egeland : Les opérations humanitaires de l’ONU portent assistance à environ deux millions de personnes. Leurs conditions de vie sont passables, la mortalité a chuté et elles reçoivent de la nourriture, des tentes. Mais le vrai problème reste la sécurité.

Si les choses ne changent pas d’ici deux à trois mois, si l’accord d’Abuja n’est pas appliqué, nous allons au-devant d’une catastrophe. La situation me rappelle la Bosnie pendant la guerre. La plupart des gens avaient alors accès aux biens de première nécessité, mais ils n’étaient pas protégés des attaques. Et c’est alors qu’il y a eu Srebrenica.
Qu’en est-il du travail des humanitaires ? Vous-même avez été forcé de fuir un camp au Darfour où votre visite a déclenché des échauffourées. Est-il encore possible pour l’ONU de travailler sur place ?
Oui, c’est possible, mais c’est très difficile. Aujourd’hui le Soudan est la plus grande opération humanitaire dans le monde, il y a entre 13’000 et 14’000 travailleurs humanitaires au Darfour. Ils font face à la fois à des problèmes physiques, logistiques et surtout sécuritaires.

Physiquement, il faut pouvoir supporter de vivre dans le désert avec ses divers inconvénients. Il fait 40 degrés de température, un membre du personnel m’a dit qu’il avait recensé vingt différentes espèces d’insectes dans sa douche.
Et moi-même j’ai été bloqué pendant 24 heures à cause d’une tempête de sable. Par ailleurs, atteindre les populations nécessiteuses est une tâche lente et difficile. Cinq semaines de voyage en camion sont nécessaires pour rejoindre Al Janeina, dans l’ouest du Darfour, depuis Port Soudan [sur la mer Rouge, ndlr.].
Et il est très difficile de trouver de l’eau. Mais surtout, travailler au Darfour est très dangereux d’un point de vue sécuritaire. Tous les jours nous dénombrons des incidents : embuscades, enlèvements, harcèlements, vols de matériel.
Actuellement, une de nos collègues de l’UNICEF est hospitalisée en France où elle se bat pour sauver son bras. Son convoi a été attaqué par des hommes armés. C’était la 25ème attaque du genre.

Le gouvernement soudanais vous aide-t-il à éviter de tels incidents ?
Je pense que le gouvernement pourrait faire davantage pour améliorer notre sécurité. Par exemple, certaines forces gouvernementales utilisent des véhicules qu’ils ont entièrement peints en blanc, comme le sont ceux des Nations Unies. Et du coup, nous devenons des cibles pour les rebelles ! De leur côté, les forces rebelles nous dénient également l’accès à la sécurité.
Vos contacts avec le gouvernement se sont-ils améliorés depuis qu’il vous a refusé, à deux reprises, l’accès à son territoire ?
On m’a en effet refusé l’accès en 2004, puis de nouveau il y a un mois. Mais le séjour que je viens d’effectuer a été très utile. Il est vrai que le gouvernement nous fait vivre un véritable cauchemar administratif. On nous fait des problèmes sans fin pour obtenir les permis de séjour, les visas.
Khartoum semble désormais disposé à discuter du déploiement d’une force de casques bleus au Darfour. En quoi serait-elle plus efficace que la mission de l’Union africaine ?

Il faut que nous réussissions à convaincre le Soudan que c’est dans l’intérêt de son peuple d’avoir une force des Nations Unies, totalement financée par l’ONU, bien équipée et disposant de personnel adéquat.
Le gros malentendu réside dans le fait que les Soudanais la perçoivent comme une force occidentale. Or, ce qu’il faut, c’est une force avec des casques bleus de pays africains, arabes, musulmans.

Elle serait plus prévisible, plus forte que celle de l’Union africaine. Si cette dernière est bonne et courageuse, elle manque d’hommes. Il faut doubler ou tripler les effectifs, la doter d’hélicoptères pour la rendre plus mobile. Par ailleurs, le mandat doit changer. Actuellement, la mission de l’UA ne fait qu’observer. Il faut que la nouvelle force puisse arrêter les atrocités et désarmer les groupes violents armés.
Croyez-vous à l’application de l’accord d’Abuja que deux groupes rebelles refusent toujours de signer ?

L’accord de paix signé à Abuja est le meilleur que l’on pouvait obtenir. Et il peut être appliqué. S’il ne l’est pas, la situation continuera de se détériorer, comme elle l’a fait depuis septembre, et elle échappera à tout contrôle. Sans paix, nous allons tout droit vers l’abîme.