Sauver Le Darfour dans le monde

Le Darfour court au désastre

La Presse, 16 Septembre 2006

Dans deux semaines, il sera peut-être trop tard pour sauver le Darfour.
George W. Bush, Tony Blair, le général Roméo Dallaire, Kofi Annan et même l'acteur George Clooney sonnent l'alarme depuis quelques jours.
Ils prônent tous une intervention multinationale rapide dans cette région du Soudan en proie à une guerre civile depuis trois ans. Et ils n'hésitent plus à utiliser le mot «génocide».
«La situation est extrêmement sérieuse», a dit hier Justin Trudeau. Le fils de l'ancien premier ministre est l'une des figures de proue, au Canada, d'une journée mondiale de mobilisation pour le Darfour prévue demain.

«Si on ne fait pas notre part en tant que pays et qu'on n'envoie pas de soldats, il y aura des conséquences très graves, a-t-il ajouté. On va vivre au Darfour un autre génocide, comme au Rwanda. Un génocide qu'on est, selon certains, déjà en train de vivre.»

Les propos de M. Trudeau faisaient écho à ceux de Kofi Annan. Cette semaine, le secrétaire général de l'ONU a affirmé que le Darfour «fonce tout droit vers le désastre».

Le conseil de sécurité de son organisation a été interpellé, sur le même ton, par George Clooney. «Qu'on ne s'y trompe pas: c'est le premier génocide du XXIe siècle et si on permet qu'il se poursuive, ce ne sera pas le dernier», a-t-il lancé jeudi à l'ONU, en compagnie du Prix Nobel de la paix Elie Wiesel.



Compte à rebours



L'heure est grave parce que le compte à rebours est commencé. À la fin du mois de septembre, les 7000 soldats de la mission de l'Union africaine au Soudan, déployés au Darfour, plieront bagage.

Une force multinationale de plus de 17 000 militaires devrait prendre la relève de ces troupes en vertu d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU adoptée le mois dernier.

Or, cette force de l'ONU ne peut être déployée que si le gouvernement du Soudan lui donne le feu vert. Et le président du pays, Omar El-Bachir, s'y oppose fermement.

«J'étais quelqu'un qui n'était pas prêt, jusqu'ici, à appeler ça un génocide. Je pensais que c'était plus un nettoyage ethnique et des massacres», a indiqué Gerald Caplan, spécialiste canadien du génocide.

«Mais je crois que s'il n'y a pas une force de l'ONU pour remplacer celle de l'Union africaine lorsqu'elle partira, il y aura un véritable génocide. Une partie des gens seront tués et une autre partie mourront parce qu'ils n'auront pas de nourriture ni de médicaments», a expliqué cet expert ontarien.

M. Caplan va même jusqu'à dire que la catastrophe en cours au Darfour est pire que celle qui s'est produite au Rwanda au milieu des années 90. Ayant été le rédacteur d'un important rapport sur le génocide rwandais, sa déclaration n'est pas à prendre à la légère.



Pire que le Rwanda



«Pour ce qui est du monde entier, qui reste assis et regarde quelque chose de terrible se produire, je pense que c'est pire que le Rwanda. Parce qu'au Rwanda, plusieurs ne savaient pas vraiment ce qui se passait», a expliqué M. Caplan.

Au contraire, la catastrophe au Darfour a été abondamment documentée. On sait par exemple avec certitude que le nombre de morts dans cette région est déjà considérable.

La plus récente étude à ce sujet, publiée hier dans le journal Science, révèle que le nombre de personnes tuées depuis février 2003 oscillerait entre 170 000 et 255 000. Les chercheurs estiment qu'il pourrait même y avoir eu jusqu'à 400 000 morts.

«On n'est pas loin de la moitié des chiffres du génocide rwandais. Et le problème, c'est qu'il n'y a aucune volonté de la part du gouvernement soudanais de mettre fin à cette situation», a dit la porte-parole de la section canadienne francophone d'Amnistie internationale, Anne Ste-Marie.

En fait, le gouvernement est le principal responsable de cette tragédie. Ce régime islamiste mène, avec le soutient de milices arabes, des exactions contre les populations civiles noires du Darfour.


Prévenir le génocide


«Nous savons maintenant que des crimes contre l'humanité ont été commis en masse contre les civils du Darfour par les milices soutenues et les avions fournis par le gouvernement du Soudan», a confirmé le directeur de l'Institut montréalais d'études sur le génocide et les droits de la personne, Frank Chalk.

«Il est temps d'intervenir pour prévenir un génocide lorsqu'il y a de fortes preuves de crimes contre l'humanité commis en masse, a expliqué ce professeur de l'Université Concordia. Et nous en sommes à ce point. Je pense donc qu'il doit y avoir une intervention robuste et puissante des Nations unies.»

LE JOUR DES CHAPEAUX BLEUS

Des milliers de militants manifesteront dans les rues de plusieurs grandes villes du monde demain pour le déploiement immédiat d'une force de maintien de la paix au Darfour. Symboliquement, ils seront coiffés de chapeaux bleus, dans l'espoir de pousser l'ONU à expédier des Casques bleus au Soudan et d'éviter l'escalade de la violence.

Au Canada, il y aura des rassemblements à Montréal (à 13h30, à l'angle de la rue Guy et du boulevard de Maisonneuve), Toronto, Vancouver, Calgary et Halifax.

Le général Roméo Dallaire, qui était commandant de la Mission d'observation de l'ONU au Rwanda lors du génocide, participera à cette journée de mobilisation. De passage à Montréal cette semaine, il a comparé le Darfour au Rwanda et a réclamé «une intervention franche des Nations unies».