Sauver Le Darfour dans le monde

Plaidoyer mondial pour le Darfour

Le Devoir - En Partenariat Avec L’agence France-presse, Associated Press Et Reuters, 18 Septembre 2006

Des manifestations ont été tenues hier dans une cinquantaine de villes du monde pour réclamer l'envoi de Casques bleus

Malgré trois années d'un conflit sanglant qui a fait 300 000 morts et plus de 2,5 millions de déplacés, l'ONU tarde toujours à déployer une véritable force d'intervention au Darfour, dans l'ouest du Soudan. Alors que les troupes de l'Union africaine s'apprêtent à quitter la région, laissant présager une répétition du scénario rwandais, une trentaine d'organisations humanitaires ont organisé hier une Journée internationale de mobilisation afin de presser les décideurs politiques d'agir.

Arborant un vêtement ou encore un foulard bleu rappelant la couleur caractéristique des Casques bleus onusiens, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées dans une cinquantaine de villes du monde hier. Le mot d'ordre était partout le même : «Des Casques bleus pour le Darfour maintenant.» Même le premier ministre britannique, Tony Blair, et le président de la Commission européenne, José Manuel Durao Barroso, ont appelé l'Union européenne à s'engager davantage au Darfour.

Cinq villes canadiennes ont pris part au mouvement de solidarité, dont Vancouver, Toronto et Montréal, où ils étaient environ 200 à avoir répondu à l'appel d'Amnistie internationale. «On estime que la communauté internationale traîne les pieds, alors il faut mettre le maximum de gens au courant des violations flagrantes des droits de la personne et dire aussi à nos gouvernements que c'est assez. Ils doivent tout faire pour persuader le gouvernement soudanais de laisser entrer une force de l'ONU», a expliqué Béatrice Vaugrante, directrice de la section canadienne francophone de l'organisme.

En effet, si le Conseil de sécurité de l'ONU a voté à la fin août une résolution prévoyant le déploiement d'une force allant jusqu'à 17 000 Casques bleus au Darfour, le texte stipule toutefois que le déploiement sera «fondé sur un accord avec le gouvernement [soudanais]». Or, le président soudanais, Omar Hassan al Bachir, s'oppose fermement à tout déploiement de Casques bleus pour remplacer les forces de l'Union africaine, projet qu'il considère comme une tactique des puissances occidentales pour «recoloniser» le Soudan. La mission des 7000 soldats -- sous-équipés -- de l'Union africaine expire quant à elle le 30 septembre.

Et le temps presse pour les populations victimes des exactions des milices soudanaises pro-gouvernementales. «La situation au Darfour nécessite l'intervention immédiate de l'ONU et de l'Union africaine, a fait valoir hier le sénateur Roméo Dallaire. Si je la compare à celle du Rwanda, la situation au Darfour me rend malade. Le Soudan se permet d'infliger des torts irréparables à grande échelle. Le parallèle avec la crise au Rwanda de 1994 est que Khartoum sait que les pays occidentaux n'interviendront pas.»

Tara Tavender, coorganisatrice du rassemblement montréalais au coin des rues Guy et Maisonneuve, a d'ailleurs fait valoir que la communauté internationale ne pouvait fermer les yeux sur une situation tragique qu'elle a eu amplement le temps de constater. «Il faut que les gens comprennent qu'il y a un conflit, parce que tous ne le savent pas. C'est pour cela qu'on organise une telle journée, a-t-elle expliqué. Il faut aussi que nos gouvernements prennent des moyens concrets pour assumer leurs responsabilités. [Le premier ministre Stephen] Harper doit réagir maintenant.»

Mais la lenteur à mettre en place une véritable force d'intervention n'étonne pas Béatrice Vaugrante. «La question qu'on se pose, lorsqu'on voit une telle situation, c'est "est-ce que des vies africaines valent moins que d'autres vies dans le monde ?" En Afrique, qu'est-ce que ça prend pour que les gens commencent à bouger ?, a-t-elle questionné. Au Darfour, on a déjà plus de 300 000 morts, 2,5 millions de déplacés et l'utilisation du viol comme arme de guerre. La vie dans les camps de réfugiés est abjecte et, en plus, il y a une véritable impunité du gouvernement, un État de non-droit.»

«Est-ce qu'il faut ajouter un autre zéro aux 300 000 morts pour qu'il se passe quelque chose au niveau international ?», a ajouté Mme Vaugrante. Selon elle, il faudrait, dans un premier temps, renforcer la force de l'Union africaine sur le terrain, le temps d'envoyer une véritable force de l'ONU. Il faudrait aussi forcer Khartoum à ouvrir la porte aux organismes d'aide humanitaire et enfin, «travailler à faire vivre l'accord de paix» signé en mai.

Mobilisation planétaire

L'appel lancé dans le monde a surtout été suivi à New York, où plus de 30 000 personnes, selon les organisateurs, se sont mobilisées pour le Darfour à Central Park, en présence notamment de l'ancienne secrétaire d'État Madeleine Albright. «Le monde se préoccupe du Darfour» a d'ailleurs lancé Jeff Kovick, porte-parole pour la coalition «Sauvons le Darfour».

La manifestation a rassemblé des militants, célébrités, musiciens et religieux qui ont appelé à «une action claire et immédiate pour faire cesser le génocide dans la province soudanaise du Darfour». D'autres manifestations ont eu lieu aux États-Unis, où des vedettes comme George Clooney et l'écrivain et Prix Nobel de la paix Elie Wiesel ont eux aussi interpellé les leaders politiques.

Dans une lettre envoyée à ses 24 homologues européens, Tony Blair a quant à lui appelé l'Union européenne à jouer un «rôle central» dans le règlement de ce conflit, insistant sur la nécessité pour la communauté internationale de ne pas tourner le dos à cette «situation tragique». M. Blair a promis : «le Soudan restera parmi mes priorités». Le président de la Commission européenne, José Manuel Durao Barroso, qui doit se rendre au Soudan «prochainement», a lui aussi appelé l'Union à «intensifier son engagement politique» pour éviter une crise humanitaire au Darfour et y soutenir le travail de l'Union africaine.

Des représentants des confessions chrétiennes, musulmanes et juives se sont ainsi réunis devant le 10 Downing Street à Londres pour prier à la mémoire des victimes et appeler le monde à éviter la répétition du génocide rwandais.