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Le Darfour s'enfonce dans le désastre humanitaire et sécuritaire

Le Temps, 12 Juillet 2008

SOUDAN. Dépourvue de moyens, la Minuad a été victime mardi de sa plus grave attaque. L'insécurité qui vise les convois humanitaires entrave l'acheminement de l'aide. La CPI lancera lundi de nouvelles poursuites pour crime contre l'humanité.

Cinq années d'une atroce guerre civile et pas l'ombre d'une issue. En dépit de la mobilisation internationale et de la décision en juillet 2007 du Conseil de sécurité des Nations unies (ONU) d'envoyer au Darfour une force conjointe ONU-Union africaine (Minuad), la situation sécuritaire et humanitaire dans cette région de l'ouest du Soudan ne cesse de se détériorer.

La force de maintien de la paix, dotée sur le papier de 26000 hommes, soit la plus importante au monde, est autorisée à recourir à la force en cas de légitime défense, pour protéger les civils et les déplacements humanitaires.

Mais mardi, sept de ses soldats ont été tués et une vingtaine d'autres blessés au nord du Darfour. Attribuée à des miliciens arabes, cette embuscade est la plus meurtrière depuis qu'a débuté le déploiement de la force hybride en janvier. «Cet acte inacceptable d'extrême violence contre les soldats de la paix», a été immédiatement condamné par le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon. Il fait tristement écho au désarroi qu'exprime depuis des mois le Nigérian Martin Agwai, commandant de la Minuad. A ce jour, à peine plus d'un tiers de l'effectif annoncé est présent sur le terrain. Et ses hommes manquent de tout: d'hélicoptères, de moyens, voire de nourriture. «La communauté internationale (ndlr: qui tarde à lui donner les moyens promis) et le gouvernement du Soudan, qui dresse de nombreux obstacles pour entraver son déploiement», portent la responsabilité de cette attaque, affirme Abdelbagi Jibril, responsable à Genève du Centre aide et documentation sur le Darfour à Genève.

«Nous sommes des soldats du maintien de la paix, mais il n'y a pas de paix à garder», avait déclaré Martin Agwai en mai à une équipe de CNN, l'une des rares à être parvenue à se rendre au Darfour, après avoir attendu dix mois son visa. En dépit de l'étroite surveillance des autorités soudanaises, son reportage diffusé début juillet sur la chaîne américaine dépeint une région accablée par des «années de souffrance se transformant en un enfer sans fin.» Ce drame, Khartoum continue d'en nier la réalité, et plus encore la responsabilité. Sans ciller, le ministre soudanais de la Communication maintient devant la caméra de CNN que le conflit, qui oppose le régime d'Omar el-Béchir aux rebelles darfouris depuis 2003, n'a fait que 10000 morts, et que la Minuad est «un gaspillage d'argent de la communauté internationale». L'ONU estime pour sa part que 300000 personnes ont péri. Et, mi 2007, la Cour pénale internationale de La Haye a lancé des poursuites pour crime contre l'humanité à l'encontre de deux hauts dignitaires soudanais, sans qu'ils lui soient jamais livrés. Ce lundi, elle devrait ajouter d'autres noms à la liste des responsables suspectés (lire ci-contre).

Corollaire du manque de moyens de la Minuad, de la fragmentation au fil du temps des groupes armés en de multiples factions et de l'apparition de gangs criminels, le Darfour est en état de «crise humanitaire. Elle s'aggrave», indique Denis McNamara, conseiller humanitaire du Centre pour le dialogue humanitaire (HD Centre). Jeudi et vendredi, l'organisation accueillait à Genève un atelier pour discuter de la protection des civils et des 17000 travailleurs humanitaires présents dans la région (lire ci-dessous). Outre les représentants du monde humanitaire, elle avait convié ceux des mouvements rebelles du Darfour, «car leurs populations souffrent et qu'ils doivent en accepter la responsabilité», selon Denis McNamara.

Depuis le début de l'année, rappelle le HD Centre, 200000 personnes ont abandonné leurs villages pour grossir la foule de 2,5millions de réfugiés. Les attaques contre les travailleurs humanitaires et les leurs convois se multiplient à une vitesse alarmante: «Le Programme alimentaire mondial a perdu 35 camions, poursuit Denis McNamara. Il a dû diviser les rations par deux.» Au total, 164 convois ont été interceptés au premier semestre, plus que sur l'ensemble de l'année 2007.

Pour l'heure, «la communauté internationale n'est pas parvenue à améliorer la situation. La solution ne peut être que politique, mais en attendant il nous faut trouver les moyens d'améliorer la situation humanitaire», poursuit Denis McNamara. Les pourparlers de paix engagés en 2006 à Abuja, au Nigeria, entre les groupes rebelles et les autorités soudanaises, sont au point mort depuis leur dernière rencontre à Syrte (Libye) en décembre passé. Le HD Centre entend très prochainement réunir à nouveau toutes ses parties, y compris Khartoum, autour d'une table de discussions.