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La guerre entre le Nord et le Sud du Soudan risque d’être relancée

Liberation, 29 Mai 2008

Abyei est le Kirkouk soudanais : une ville-frontière riche en pétrole, revendiquée par deux ethnies rivales et dont le sort menace de faire éclater un pays. Cette bourgade du centre du Soudan a été le théâtre de violents combats depuis début mai, qui ont fait plusieurs dizaines de morts et entraîné le déplacement de près de 50 000 habitants, et pourraient surtout provoquer une reprise de la guerre civile entre Nord et Sud-Soudan.

Référendum. Pendant un quart de siècle, la SPLA, la guérilla sudiste fondée par le colonel John Garang, avait mené le combat contre le régime nordiste de Khartoum afin d’obtenir une non-application de la charia - la loi islamique - aux sudistes animistes et chrétiens, un partage des ressources pétrolières, essentiellement situées dans le Sud, et un meilleur accès aux postes de pouvoir. Après vingt-deux ans de conflit, 1,5 à 2 millions de morts et 4 millions de déplacés et réfugiés, la SPLA, soutenue notamment par les Etats-Unis, a obtenu un traité de paix très avantageux. L’accord de Nairobi de janvier 2005 prévoit en effet un régime de large autonomie pour le Sud, en attendant un référendum prévu pour 2011, où les sudistes devront se prononcer pour ou contre l’indépendance. La moitié des recettes de l’exploitation pétrolière (500 000 barils par jour), qui a débuté en 2000, sont partagées en faveur des sudistes. Enfin, ces derniers se sont vu accorder un poste de vice-président et plusieurs portefeuilles ministériels à Khartoum.

Le sort d’Abyei, situé dans la province du Sud-Kordofan et disputé entre le Nord et le Sud, a fait l’objet d’un protocole particulier dans le Comprehensive Peace Agreement (CPA) de janvier 2005. D’après l’accord, une commission ad hoc de 15 personnes (5 nommées par les nordistes, 5 par les sudistes, 3 par l’Igad, une organisation sous-régionale, 1 par les Etats-Unis et 1 par la Grande-Bretagne) devait déterminer le tracé frontalier dans le district d’Abyei.

Deux types de populations cohabitent à Abyei : les Dinka Ngok, la principale ethnie sudiste, très présente dans l’état-major de la SPLA, et les Missiriya, une grande tribu arabe de pasteurs nomades. Comme à leur habitude au Soudan, les différentes parties au conflit ont instrumentalisé la rivalité traditionnelle entre éleveurs et agriculteurs, Arabes et Africains, au profit de leurs objectifs politiques. En l’occurrence, le Nord a traditionnellement armé les tribus arabes, afin de s’assurer le contrôle de cette zone clé, historiquement sudiste mais réclamée par le Nord depuis que du pétrole y a été découvert en 1975. Le pouvoir a ainsi eu recours aux miliciens Missirya, connus sous le nom de murahilin, l’équivalent des jenjawid du Darfour, pendant la guerre Nord-Sud pour contrer la SPLA et opérer un nettoyage ethnique sur le tracé du pipe-line qui mène d’Abyei à Port-Soudan, au bord de la mer Rouge. La zone d’Abyei, qui compte quelque 350 puits, représente le quart de la production pétrolière soudanaise. Elle est aussi riche en eau.

Tanks. Lorsque la commission des frontières s’est prononcée le 14 juillet 2005 dans un sens favorable aux sudistes, le pouvoir nordiste a rejeté ses conclusions. La question est restée pendante jusqu’en décembre, quand des troubles, causant 70 morts, ont éclaté entre Missiriya et Dinka Ngok. Le 31 mars, l’armée gouvernementale (pro-nordiste) entrait dans la ville. Mi-mai, la SPLA ripostait en lançant une offensive terrestre appuyée par des tanks et de l’artillerie lourde. L’armée, aidée par des hélicoptères, a repoussé l’attaque, qui a détruit le centre-ville d’Abyei. Plus l’échéance de 2011 approchera et plus les tensions, qui se cristallisent à Abyei, pourraient déboucher sur une reprise de la guerre civile.