Sauver Le Darfour dans le monde

OU EST NOTRE SOUDANISME ?

Collectif Van, 14 Juin 2008


Nous publions ce texte (1) avec l’aimable autorisation de Sudan Tribune.

Il ne fait aucun doute que depuis qu’un coup d’Etat les a portés au pouvoir en 1989, le couple Front National Islamique (FNI)/Parti National du Congrès (PNC) a un programme et des hallucinations bien à lui qu’il compte réaliser. Lorsque cette junte militaire (FNI/PNC) est arrivée au pouvoir, elle s’est donné le nom de Gouvernement de salut national, un gouvernement qui allait venir au secours du peuple soudanais, mais il n’y a pas eu à attendre longtemps pour en voir la vraie couleur, à savoir arabisme et islamisation.

En d’autres termes ils ne sont pas venus délivrer le peuple soudanais mais le prendre en otage. On peut s’interroger : pourquoi l’arabisme et l’islam étaient-ils leur priorité, et non le soudanisme ? Avant de tenter une réponse, observons les Soudanais eux-mêmes pour voir s’ils sont purement arabes et musulmans, et pourquoi on fait toujours référence aux tribus africaines noires du Soudan comme à des minorités. Les Noirs à peau foncée constituent la majorité au Soudan, à moins qu’on considère que tout musulman du Soudan est un Arabe, avec une orientation culturelle et une mentalité arabisées.

En théorie, les musulmans sont majoritaires au Soudan, mais ils ne sont pas tous arabes et cela ne signifie pas que tous les musulmans africains noirs soient naturellement des Arabes et soient absolument affiliés aux Arabes. Il existe des musulmans africains, européens, américains et asiatiques mais ils n’ont jamais prétendu être arabes, au contraire, ils ont préservé leur identité singulière et ont été fiers de leur propre nationalisme. Mais la situation est différente au Soudan, où, bien que tous les Soudanais soient noirs, les quelques élites qui gouvernent le Soudan mènent, à cause de leur complexe d’infériorité, une campagne de remplacement du soudanisme par l’arabisme en tant qu’identité nationale, et ont voulu se faire passer pour des Arabes comme moyen d’auto-promotion, et ce au détriment de l’importante population non arabe du pays. Et de plus ils sont aussi en train d’imposer l’arabisme et l’islam aux autres. Et c’est là le problème du Soudan. : l’absence d’une structure gouvernementale nationale pour unir tous les Soudanais, à la place d’une forme de gouvernement sectaire qui a déchiré le pays tout entier.

Les musulmans africains noirs au Soudan doivent savoir qu’ils ne sont pas des Arabes et qu’ils ne seront jamais à égalité avec les Arabes au Soudan, même s’ils affirment être des Arabes. Il y a une histoire intéressante qui s’est déroulée au moment du mouvement Anya-Nya 1 (2) alors que j’étais à Nzara, dans la province d’Equatoria. Il y avait un religieux soudanais musulman fort connu, culturellement et mentalement arabisé, dont les amis étaient tous des musulmans et des commerçants, militaires, policiers arabes et des Arabes qui travaillaient au projet de Nzara. La cour de sa maison était devenue un lieu de prière, il ne parlait jamais sa langue maternelle même avec sa famille, sa parentèle et les membres de sa tribu. Respecté parmi les Arabes de Nzara, il a toujours affirmé qu’il était originaire de Khartoum. Or, voyez ce qui lui est arrivé : lorsque l’insécurité et le manque de nourriture se sont aggravés, le commandant des Forces armées du Soudan à Nzara a décidé d’évacuer vers Yambio tous les Arabes de Nzara pour qu’ils soient ensuite transportés à Khartoum par avion militaire. Le religieux musulman du Sud, réputé et respecté, qui prétendait être un Arabe de Khartoum, s’est vu empêché de partir, obligé de descendre du camion avec sa famille, et s’est entendu dire qu’il n’était pas du Nord et pas davantage un Arabe de Khartoum ; on l’a dépouillé de sa fausse identité arabe et on lui a refusé l’évacuation. Depuis ce jour, le religieux s’est réveillé de sa profonde illusion et il a ouvert les yeux sur la réalité, il a découvert son origine, ses racines et son identité sudiste véritables, et il s’est promptement mis à parler sa langue maternelle ! Voyez, celui qui reniera ses parents, quand bien même ils seraient pauvres ou iniques, c’est son destin et il continuera à le poursuivre où qu’il aille. Ainsi, je crois que c’est un appel au réveil adressé à tous les Soudanais pour qu’ils ne renoncent pas à leurs origines individuelles, africaines ou arabes, mais qu’ils adhèrent à toute la richesse de leur diversité multiethnique, religieuse et culturelle qui a formé le Soudan actuel, non dans le but d’imposer la religion et la culture de chaque groupe aux autres, mais dans celui de former leur identité nationale inimitable, à savoir le soudanisme, au lieu de d’envisager l’identité nationale du Soudan à l’étranger et de l’importer de l’extérieur.

La religion islamique est une foi respectée mais elle a été contaminée et ternie par la méchanceté et la rapacité humaines. Le Darfour est un exemple typique de la discrimination soudanaise entre musulmans sur la base de la couleur et de la race. Les Darfouris sont tous des musulmans africains noirs et non des Arabes mais d’après l’éthique islamique, tout musulman est votre frère ou votre sœur dans l’islam, quelles que soient votre race ou votre couleur et tous les musulmans doivent faire preuve de cohésion pour défendre leurs frères et sœurs musulmans partout à la surface du globe, et faire des sacrifices pour eux, comme nous l’avons vu en Afghanistan et en Bosnie ainsi que quand le Djihad, ou Guerre sainte, a été déclaré contre le Sud-Soudan et que le PDF, des moudjahidins et des musulmans du monde entier ont soutenu la démarche de Khartoum, certains combattant physiquement aux côtés de leurs frères musulmans à Khartoum, alors que les Soudanais du Sud étaient considérés comme des païens et des ennemis de l’islam et des Arabes. Or ce principe musulman de fraternité et de solidarité ne s’applique pas au Darfour parce que les Darfouris sont des Noirs africains, et le racisme joue un rôle crucial dans la crise du Darfour surtout de la part des pays arabes et musulmans, puisqu’il n’y a pas eu un seul média arabe ou musulman pour condamner ce qui se passe au Darfour et l’appeler un génocide. Ils ont plutôt accusé les médias occidentaux d’exagérer la crise du Darfour dans leur propre intérêt. Tel était ou est encore le point de vue des médias arabes et musulmans sur les affaires du Darfour et du Soudan. Cette question est finalement secondaire, la plus importante étant que quand vous regardez ceux qui se prétendent arabes au Soudan, ils sont tous noirs. Où est alors leur problème ? Pourquoi les Soudanais rejettent-ils leur propre identité nationale, le soudanisme, pour se réfugier dans une fausse identité ?

Je suis fier de ma peau noire et j’aime mon soudanisme parce que je suis soudanais, c’est mon identité et ma nationalité, dont je suis très content et pour lesquelles je suis prêt à mourir. Mais nos prétendus frères de Khartoum ne sont pas satisfaits qu’il y ait des Soudanais noirs et ils cherchent une alternative pour remplacer ou faire dominer les Soudanais africains par des étrangers, afin que demain le Soudan soit un pays purement arabe et musulman. L’attitude et les tendances actuelles du PNC le montrent bien, comme lorsqu’au cours d’une conférence de presse donnée le mois dernier à l’ambassade du Soudan à Riyad (Arabie saoudite), le ministre soudanais de la Défense, interrogé sur l’éventuelle installation de 5 millions d’agriculteurs égyptiens dans la région septentrionale de Chamaliya, a répondu, plein de haine : « Qu’est-ce que ça apporte de bon, 8 millions de gens au Darfour, tous des Africains (noirs) et qui sont venus de l’étranger ? Ceux qui viennent d’Egypte ne sont-ils pas mieux pour vous, plutôt que ces Africains qui sont venus d’Afrique de l’Ouest ? » C’est une déclaration dangereuse et elle implique que le PNC a un programme secret destiné à effacer les Noirs du pays, et je considère cela comme un appel au réveil des Soudanais avant qu’il ne soit trop tard. De plus, on peut se demander si les Egyptiens ne viennent pas de l’étranger, et pourquoi il fallait les préférer aux Africains de l’Ouest : c’est clairement une preuve de discrimination raciale au Soudan, qu’il faut prendre au sérieux et condamner sévèrement. Par conséquent il faut que nous fassions attention à ce que nous allons dire, avant de pouvoir parler franchement.

Je crois que les Soudanais ne sont pas opposés à l’installation d’agriculteurs égyptiens dans la région nord de Chamaliya ou dans le cadre du projet de Gezira, si cela est conforme à la coopération soudano-égyptienne dans le domaine agricole et fondé sur la compréhension mutuelle, le respect et apporte des avantages aux deux pays, mais cela ne doit pas se faire aux dépens d’un des côtés. Mais les Soudanais s’y opposeront si les agriculteurs égyptiens reçoivent la nationalité soudanaise, ce qui leur donnera les droits légitimes de la citoyenneté soudanaise. Si cela arrive, à long terme cela changera certainement le paysage racial et ethnique du Soudan, et envenimera la situation très difficile du pays. Pour obtenir la nationalité soudanaise, vous devez être accompagné d’un témoin et le formulaire exige que vous attestiez que vos grands-pères ont vécu au Soudan depuis l’an 1900, sans témoin vous ne recevrez jamais la nationalité soudanaise, même si vous êtes soudanais de naissance. Mais il semble que le PNC est en train d’octroyer la nationalité soudanaise à des millions de musulmans étrangers, Arabes et Egyptiens, pour booster le soutien dont il jouit de moins en moins au sein de la population soudanaise. De nombreux Soudanais sont en train de se demander selon quels critères et pour quelles raisons la nationalité soudanaise est accordée à ces étrangers : est-ce pour changer définitivement les caractéristiques raciales du Soudan ?

© Traduction Collectif VAN - contact@collectifvan.org -
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(1) Certains passages du texte original anglais comportent des erreurs de ponctuation ou de syntaxe qui rendent la compréhension parfois hasardeuse. Le néologisme « Sudanism » a été conservé dans la traduction, puisque c’est le choix du journaliste. (NdT)

(2) Nom du premier mouvement rebelle au Sud-Soudan, qui mena une lutte armée contre Khartoum de 1955 jusqu’aux accords de 1972. (NdR).