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Darfour : difficile d'évaluer le nombre de victimes

Nouvelobs.com, 27 Avril 2008

Tenter d'évaluer la mortalité au Darfour est une tache ardue pour les travailleurs humanitaires sur place, qui font face à des tactiques d'intimidation et de harcèlement de la part des autorités soudanaises. Debarati Guha-Sapir juge réaliste le total de 300.000 morts avancé par l'ONU.

Un haut responsable de l'ONU a annoncé cette semaine une nouvelle estimation du nombre de personnes mortes au Darfour des suites de la guerre civile, le portant à 300.000, ce qui a relancé le débat sur la précision de ce type de statistiques.
"Une étude en 2006 avait fait état de 200.000 morts des effets combinés du conflit. Ce chiffre doit être plus élevé maintenant, peut-être de 50%", a indiqué devant le Conseil de sécurité, le coordinateur du secrétaire général adjoint de l'ONU pour les affaires humanitaires, John Holmes.
Ce total inclut les victimes décédées lors de combats, mais aussi des conséquences de la guerre comme la famine et les maladies, au cours des cinq années de conflit dans cette région de l'ouest du Soudan.

500.000 victimes sur la base de la CIJ

L'estimation précédente de 200.000 morts avait été faite sur la base d'une étude de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). "Nous sommes maintenant deux ans plus tard, c'est donc une extrapolation raisonnable de dire que ce n'est plus 200.000 et que cela doit être nettement plus que cela", a-t-il dit. "Je ne cherche pas à donner un chiffre exact", a-t-il précisé.
Pour Eric Reeves, un universitaire soudanais au Smith College de Northampton (Massachusetts, nord-est), le chiffre de John Holmes, est "très, très conservateur". Il avance le chiffre de "500.000 sur la base de données de la Coalition of International Justice (CIJ), qui suggère que fin 2004 plus de 200.000 personnes étaient décédées de morts violentes".

Soudan : pas plus de 10.000

L'ambassadeur du Soudan à l'ONU, Abdalmahmood Abdalhaleem Mohamad, a lui qualifié l'estimation de John Holmes de "non objective". "Selon nos propres calculs, le nombre des morts n'excède pas 10.000", a-t-il ajouté, précisant que ce chiffre n'incluait que les décès dus aux violences. "Il n'y a pas d'épidémie ni de famine au Darfour", a-t-il ajouté.
Tenter d'évaluer la mortalité au Darfour est une tache ardue pour les travailleurs humanitaires sur place, qui font face à des tactiques d'intimidation et de harcèlement de la part des autorités soudanaises.
Dans ce contexte, certains experts ont questionné la crédibilité de certaines organisations militant pour la cause du Darfour, les accusant de gonfler les chiffres pour sensibiliser davantage l'opinion publique.

Chiffres sensationnels

Dans une tribune publiée dans le Financial times en 2005, Debarati Guha-Sapir, responsable du Center for Research on the Epidemiology of Disasters (CRED) et épidemiologiste à l'Université catholique de Louvain à Bruxelles, mettait en garde contre "des chiffres sensationnels qui n'aident pas la cause du Darfour".
La scientifique faisait référence en particulier aux 400.000 morts annoncés par Eric Reeves et la CIJ à l'époque.
Le CRED, qui travaille avec l'OMS et est considéré comme une référence au sujet du nombre de victimes au Darfour, souligne que le chiffre de 200.000 est basé sur un recensement de l'OMS de 2004 qui faisait état de 10.000 morts par mois lorsque les violences étaient les plus fortes.
La mortalité moyenne dans les zones subsahariennes est de 16 pour 1.000 par an. Les experts calculent la différence entre la mortalité actuelle et cette moyenne, pour évaluer les morts au Darfour.

Le total de 300.000 morts est réaliste

"En 2005, nous avons estimé à 125.000 le nombre de morts au Darfour, dont 25% lors de violences pour la période 2003-2005", souligne Olivier Degomme, chercheur au CRED. "L'ONU a estimé à 200.000 morts dues au conflit pour la même période", ajoute-t-il.
Debarati Guha-Sapir, explique à l'AFP que "depuis 2005, il y a sûrement encore beaucoup de morts au Darfour. Les services basiques de santé ne fonctionnent pas, les enfants ne sont pas vaccinés et ne sont pas bien nourris, la sécheresse est un problème majeur et il y a des attaques sporadiques contre des civils". Elle juge réaliste le total de 300.000 morts avancé par l'ONU.