Sauver Le Darfour dans le monde

Daoud Hari, témoin de l'enfer du Darfour

Ouest France, 26 Avril 2008

Rescapé du conflit du Darfour, Daoud Hari raconte dans un livre l'enfer qui règnedans cette région du Soudan. Aujourd'hui, il vit aux États-Unis, mais retourne dans son pays pour guider les journalistes afin qu'ils puissent témoigner.
Deux petites scarifications rituelles sur chaque pommette signent son origine. Daoud Hari appartient à la tribu des Zaghawas, bergers sédentaires répartis de part et d'autre de la frontière entre le Soudan et le Tchad. Plus qu'un rescapé de la guerre civile qui ravage sa région natale, ce jeune homme de 34 ans est un miraculé. Au cours de sa plongée « dans l'enfer du Darfour » (1), titre du livre qui paraît, ces jours-ci, en France, sous son nom, il a, plusieurs fois, cru son « dernier jour arrivé ».

On s'étonne de le trouver là, à Paris, calme et réfléchi, dans le bureau de son éditeur. La mort aurait pu le prendre, tant il s'est approché d'elle en guidant des Occidentaux en quête de témoignages dans leurs périples sur sa terre natale martyrisée.

Daoud, qui vit aujourd'hui aux États-Unis, a eu une enfance heureuse, dans le village aux cases de paille de sa famille. Comme nos gamins ont un vélo, il a un chameau, Kelgi, « aussi intelligent que vous et moi ». Cadet de sa fratrie, il a la chance d'aller à l'école à El-Fasher, principale ville du Darfour. Il y apprend l'anglais, découvre la télévision et se met à dévorer Stevenson, Dickens, Orwell, Alan Paton. Son horizon s'élargit. Il part travailler en Libye, cherche un meilleur salaire en Égypte et même en Israël, mais l'aventure conduit cet immigré sans papiers en prison.

Libéré grâce aux organisations de défense des droits de l'homme, il rentre chez lui alors que le Darfour flambe. Villages en cendres, réserves de millet détruites, points d'eau bombardés par les Antonov soudanais, troupeaux décimés ; chaque famille enterre ses morts. Le monde qu'il avait connu est « en train de disparaître ». Musulman, Daoud croit en la destinée. La sienne se confond avec celle de son peuple, persécuté par ces cavaliers de l'apocalypse que sont les janjawids, par l'armée de Khartoum et par les milices qu'elle soutient.

Il assiste à l'attaque contre son propre village. Tandis qu'il aide femmes, enfants et vieillards à fuir vers le Tchad, son frère aîné Ahmed, qui l'avait toujours épaulé et protégé, est tué en retardant l'avance des agresseurs. Plutôt que de prendre, lui aussi les armes, comme tant d'autres de ses amis, le jeune homme décide de mettre sa connaissance de trois langues - zaghawa, arabe et anglais - au service d'enquêteurs internationaux ou de journalistes de la BBC, du New York Times, de NBC et d'autres médias.

Voilà pourquoi il prend le risque de retourner dans le brasier, comme dans la gueule du loup. « Je travaillais pour mon peuple. Je n'avais qu'un seul but : que les récits des journalistes circulent dans le monde, pour que les gens sachent ce que les miens subissent et pour que les ONG continuent à aider les trois millions de réfugiés et déplacés. » Dans son livre, il explique : « Je me sentais quasi mort à l'intérieur et ne désirais qu'une chose : que les jours qui me restaient à vivre ne soient pas vains. »


Daoud en a tant vu qu'il s'émerveille de l'humanité des reporters, qui « ne cachent pas leurs larmes » à la vue de l'insoutenable : corps découpés à la machette, charniers pestilentiels, enfants morts d'épuisement sur le chemin de l'exil. Mêmes, endurcis par l'expérience, certains craquent et doivent séjourner à l'hôpital pour récupérer.

Ceux que Daoud accompagne lui font confiance. Or, dans l'Afrique en guerre, explique-t-il, la confiance ne va pas de soi, tant « on peut se faire tromper, voler, maltraiter et même tuer ». En échange, il se donne pour mission d'assurer la sécurité de ses compagnons et de « les ramener vivants ». Cela non plus n'est pas évident, dans un pays où les factions se multiplient, se déplacent et changent d'alliances. La connaissance du terrain et des hommes ne suffit pas. Il était fatal qu'un jour, un journaliste, Daoud et leur chauffeur tombent dans une embuscade, soient capturés, torturés, menacés d'exécution.

Pendant les vingt-cinq premiers jours de leur calvaire, les trois hommes ne savent pas que le National Geographic, qui emploie Paul Salopek, le reporter américain, inquiet de ne plus avoir de nouvelles de lui, remue ciel et terre pour le retrouver. Daoud et Ali, le chauffeur tchadien qui ne voulait pas aller au Darfour, doivent la vie à la solidarité de ce journaliste. S'il n'avait pas refusé que leur sort soit dissocié du sien, s'ils n'avaient pas été embarqués avec lui dans l'avion de Bill Richardson, gouverneur du Nouveau-Mexique, nul n'aurait plus jamais entendu parler d'eux. Et Daoud n'aurait pas écrit son livre, qui est à la fois une plongée éprouvante dans l'horreur et une ode à la fraternité humaine. « Que peut une personne seule ? conclut-il. Trouvez-vous des amis pour commencer et voyez ce que vous pouvez faire. »


(1) Dans l'enfer du Darfour, Daoud Hari, Flammarion, 298 pages, 19 €.