Sauver Le Darfour dans le monde

"Au Darfour, tout civil est en danger de mort imminent"

Metro, 24 Avril 2008


Daoud Hari a 34 ans et est né au Darfour. Après avoir fui sa région natale et s’être retrouvé dans un camp de réfugiés au Tchad, il devient interprète pour les organisations humanitaires et les médias internationaux qui souhaitent couvrir le conflit. Dans « Dans l’enfer du Darfour », il livre le premier témoignage direct sur les massacres de masse commis ces dernières années dans cette région du Soudan.
Pourquoi avez-vous décidé de revenir au Darfour en 2003 au plus fort des combats?
D’abord parce que je voulais revoir ma famille et puis aussi parce que je voulais aider mon peuple. Comme je parle l’anglais, l’arabe et le zanghawa –du nom du peuple dont je viens au nord du Darfour-, je me suis dit que je pouvais servir d’interprète pour les ONG et les journalistes qui viendraient constater ce qui se passe là-bas et prévenir la communauté internationale, alors même que le gouvernement soudanais fait en sorte que rien ne filtre. J’avais le choix entre prendre un fusil et me battre contre les janjawid [milices arabes à la solde du pouvoir soudanais, ndlr] ou mener les journalistes dans les camps et sur les zones de combat et leur servir d’interprète, même si je risquais ma vie.

Vous écrivez « On aurait dit que tout le monde avait accepté l’idée que nous allions tous mourir ». Est-ce ce qui vous a permis de surmonter votre peur?
Tout civil au Darfour actuellement sait qu’il est en danger de mort imminente. Il peut être victime des bombardements de l’armée gouvernementale, des tirs, des incendies, des coups de machette des janjawid… Le devoir des survivants est d’amener le plus de monde, femmes et enfants en priorité, jusqu’aux camps de réfugiés du Tchad.

Mais les réfugiés au Tchad ne sont pas vraiment en sécurité. Vous évoquez notamment les viols dont sont victimes les femmes et les petites filles du Darfour au Tchad quand elles vont chercher du bois en dehors du camp…
La vie dans les camps – on en compte treize le long de la frontière avec le Soudan – est très difficile. Leur proximité avec le Soudan, à peine 50 km, fait que les janjawid peuvent facilement franchir la frontière pour venir attaquer les réfugiés dans les camps. C’est ce qui s’est passé en 2006, dans un des camps. Les tentes ont été incendiées par les janjawid, les femmes violées, les réfugiés tués.
Les problèmes du Darfour s’étendent au Tchad , il faut que la communauté internationale et les médias en prennent vite conscience et qu’une force internationale vienne contrôler la frontière.

Comment la vie est-elle organisée dans les camps?
C’est très difficile à organiser. Avant tout, il faut fournir à tous de l’eau, de la nourriture et un abri, ce que les organisations internationales ne peuvent pas faire seules. Dans chaque camp sont rassemblés les survivants de plusieurs villages. Chaque communauté a son cheikh à sa tête, qui répartit les rôles entre ses hommes : certains deviennent enseignants, d’autres aident les ONG… Il faut occuper les enfants, leur fournir un minimum d’éducation pour leur éviter de s’ennuyer et de prendre les armes. Il y a déjà suffisamment d’enfants soldats au Darfour comme ça. Il vaut mieux leur mettre un livre qu’un fusil entre les mains. Comme il faut aussi occuper les femmes, on leur conseille de venir assister aux cours elles aussi.

L’outil indispensable en temps de guerre : le téléphone par satellite…
En effet, c’est ce qui m’a permis de m’assurer que les chemins que l’on prenait avec les journalistes n’allaient pas être attaqués, grâce à mes appels aux nombreux chefs rebelles. Et c’est aussi grâce à cela que les nouvelles se répandent aussi vite, même en plein désert.

Votre première mission en tant qu’interprète était en 2004, pour aider les émissaires de l’ONU qui devaient déterminer si un génocide était en cours au Darfour. La conclusion a été qu’il s’agissait de crimes contre l’humanité, pas de génocide. Qu’en pensez-vous?
Des centaines de milliers de personnes ont été tuées, des villages entiers sont détruits et incendiés, le gouvernement bombarde les Darfouris, tue les troupeaux, empoisonne les puits, chasse les gens de leurs terres. Dans chaque maison de chaque village attaqué on trouve au moins trois cadavres tués à la machette, par balle ou carbonisé.

Connaît-on le nombre de personnes tuées?
En 2004, on évaluait à 400 000 le nombre de morts au Darfour. Mais c’était il y a quatre ans et, depuis, les attaques ont continué, sans qu’on sache quel est le nombre de victimes. A l’origine, le Darfour comptait sept millions d’habitants…

Quelle est la situation au Darfour aujourd’hui?
Tous les villages du nord du Darfour ont été entièrement détruits, presque tous à l’ouest. Maintenant, les attaques se concentrent sur le sud-est et ouest du Darfour.

Quelles sont les forces en présence actuellement ? Les alliances se font et se défont très vite entre le gouvernement, les groupes rebelles et les janjawid.
Oui, et c’est exactement ce dont a besoin le gouvernement : diviser pour mieux régner. Au début de la guerre, on comptait deux principaux groupes rebelles contre le gouvernement, allié aux janjawid. On compte désormais 28 groupes rebelles. Même les janjawid, mercenaires payés par le gouvernement, se sont divisés en cinq ou six groupes. La semaine dernière, El Fasher – une grande ville du nord Darfour- a été attaquée par les janjawid qui réclamaient l’argent que leur doit le gouvernement. Donc, désormais le gouvernement ne contrôle plus les janjawid. La situation est de plus en plus confuse. Qui est contre qui ? C’est difficile de répondre. Le gouvernement ne contrôle plus rien.

Que doit faire la communauté internationale?
Elle ne peut pas envoyer de la nourriture, des gens, du charbon si la sécurité n’est pas rétablie au préalable. L’Europe a déjà envoyé 3000 hommes au Tchad pour sécuriser la frontière et les 13 camps. Malgré tout, N’Djamena [la capitale tchadienne] a été attaquée deux fois par les janjawid, qui sont de plus en plus nombreux et de mieux en mieux armés.

Etre interprète pour des reporters de guerre vous a amené à prendre beaucoup de risques. Vous avez même été arrêté, et longuement torturé lors d’un reportage d’un journaliste du National Geograhic car le gouvernement soudanais vous accusait d’espionnage…
Oui, j’ai pris des risques mais il fallait que d’autres gens que les Darfouri voient ce qui se déroule là-bas. On partageait le même but : ils avaient besoin de revenir chez eux avec un sujet, et j’avais besoin que le monde sache ce qui se passe dans mon pays. Le gouvernement soudanais ne laisse plus de journalistes entrer au Darfour ou alors leur fournit ses propres interprètes, qui déforment les propos lors de la traduction.

Avez-vous l’espoir que la situation au Darfour s’améliore un jour?
Il faut envoyer le plus vite possible davantage de soldats de la paix, que la communauté internationale fasse aussi davantage pression sur le gouvernement soudanais. Il faut faire cesser les violences avant qu’elles ne se propagent à toute cette région d’Afrique. Le problème, c’est que depuis presque six ans, la communauté internationale est uniquement focalisée sur l’Irak et le Moyen-Orient.