Sauver Le Darfour dans le monde

Le Canada manque à l'appel au Darfour

Le Devoir, 19 Mars 2008


Les Canadiens devraient être enragés de voir le génocide au Darfour entrer dans sa sixième année, avec plus d'intensité que jamais, pendant que nos dirigeants sont là à ne rien faire. C'est pourtant une crise dont on entend parler chaque jour. Si nous plaidons l'ignorance, alors c'est de l'ignorance crasse.
Des comptes rendus détaillés de l'ONU et des médias provenant des régions dévastées font chaque jour état de nouveaux massacres et d'actes de violence perpétrés contre les habitants et les quelque 2,2 millions de personnes déplacées. Le viol systémique en tant qu'arme de guerre est devenu un aspect crucial de ce conflit. Les jeunes Darfouris entre 12 et 18 ans sont ciblés et assassinés. Des organisations non gouvernementales cherchant à porter secours à la population sont pillées et attaquées. Les Darfouris réfugiés au Tchad souffrent dans des camps sordides et non approvisionnés auxquels les djandjaouids continuent de s'attaquer sans répit.

Pourquoi ce massacre, qui a déjà fait entre 200 000 et 300 000 morts, continue-t-il? Depuis des années, la brave mais insuffisante mission de l'Union africaine (UA) au Soudan (AMIS) tente d'endiguer le flot de violence et de violations des droits de la personne dans ce pays. Il y a six mois, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 1769 en vue de remplacer l'AMIS par une force intégrant des éléments de l'ONU et de l'UA, communément appelée UNAMID, afin d'arrêter les tueries et d'assurer la distribution de l'aide humanitaire.

Immense défi

Le 18 février dernier, le secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires, John Holmes, a résumé une offensive menée au Darfour occidental qui démontre bien l'ampleur du défi auquel fait face

l'UNAMID. Selon les rapports qui lui ont été communiqués, quelque 160 000 civils dans le couloir septentrional reliant Genaïna à Koulbous ont été victimes de violence, dont les 20 000 civils actuellement en danger dans la région de Djebel Moun. «Déplacements à grande échelle, dommages matériels, graves traumatismes et pertes de vie: tel a été le lot de la population civile. L'offensive a entraîné le déplacement de près de 57 000 civils», a déclaré M. Holmes. Pour aggraver les choses, le gouvernement de Khartoum a cloué au sol tous les aéronefs chargés d'aide humanitaire destinée aux assiégés.

Pourquoi donc l'UNAMID n'est-elle pas encore complètement déployée? C'est tout simple: le Soudan s'adonne à des manoeuvres obstructionnistes, la Chine adopte une attitude complaisante tandis que le Canada et le reste de la communauté internationale ont déserté ce pays.

Le gouvernement soudanais constitue un obstacle majeur aux efforts de paix au Darfour. Il ne cesse de traîner les pieds, de tergiverser et de pontifier à propos de l'UNAMID, au mépris de la résolution 1769 adoptée par le Conseil de sécurité de l'ONU. La raison en est claire: Khartoum et les milices djandjaouids veulent gagner du temps pour torturer, chasser et tuer le plus de Darfouris possible avant que les forces combinées de l'UNAMID ne soient entièrement opérantes.

La Chine en soutien

Membre du Conseil de sécurité et principal fournisseur d'armes et de soutien technique au Soudan, la Chine appuie fermement Khartoum dans ses sanglants desseins au Darfour. Les Chinois le nieront évidemment, mais ce sont eux qui ont dilué la résolution au point d'y créer des failles qu'on exploite aujourd'hui pour affaiblir la résolution et en retarder la mise en application. Dernièrement, les autorités chinoises ont fait des déclarations doucereuses à propos de leur volonté de mettre fin au carnage, mais elles n'ont pris aucune mesure sérieuse à cette fin. On continue d'entendre claquer les armes chinoises au Soudan et de voir le pétrole soudanais prendre la route de la Chine. Ainsi, la tempête génocidaire se poursuit.

À mesure qu'on se rapproche des Jeux olympiques de 2008 et que les projecteurs se braquent sur la Chine pour son rôle dans le génocide, tous les pays devraient faire pression sur celle-ci pour qu'elle s'emploie résolument à mettre fin aux événements tragiques au Darfour.

La grande question pour les Canadiens est de savoir ce que fait le Canada pour aider la population au Darfour, aux prises avec un gouvernement prédateur. Qu'est-il advenu de la «responsabilité de protéger», un principe que le Canada a défendu avec tellement de fermeté auprès de l'ONU en 2005? Après tous les efforts de persuasion déployés par nos diplomates pour faire adopter ce principe à l'ONU, n'avons-nous pas l'obligation morale de prêcher par l'exemple au Darfour?

Hypocrisie canadienne

Le Canada n'a presque rien fait pour dénouer la crise à cet endroit. Il est grand temps de donner l'exemple et de fournir des ressources suffisantes à l'ONU, qui a grandement besoin de nos troupes d'élite et de notre leadership. Il est inacceptable d'invoquer notre mission en Afghanistan pour justifier notre refus de jouer un rôle de chef de file au Darfour. Les militaires ont affirmé aux gouvernements Martin et Harper qu'ils pouvaient mener simultanément deux grandes opérations internationales. À sa décharge, l'ex-premier ministre Paul Martin avait nommé un groupe consultatif et commencé à fournir concrètement des ressources. Stephen Harper s'est cependant empressé de dissoudre ce groupe et les contributions du Canada se font toujours attendre. À titre de puissance moyenne de premier plan, sommes-nous vraiment incapables de nous occuper de deux problèmes à la fois? Si nous en sommes capables, pourquoi alors n'intervenons-nous pas au Darfour?

Agir maintenant

Nous sommes devenus hypocrites. Au lieu d'exiger une présence militaire vigoureuse et digne de ce nom, les Canadiens et leurs élus préfèrent envoyer une aide financière pour soulager leur conscience. Nous devrions peut-être cesser de vanter la grandeur de notre pays et accepter le fait que nous ne valons pas mieux que toute autre puissance, moyenne ou autre, dans ce monde qui se laisse conduire par ses propres intérêts et la crainte de subir quelques pertes. Pour renverser la vapeur, le Canada devrait mettre de côté ses intérêts économiques et exprimer courageusement à la Chine, qui convoite notre pétrole, son intention d'exclure PetroChina du projet d'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta si elle continue d'armer les Soudanais.

Plus que jamais, il faut retrouver au Canada la volonté politique d'intervenir pour mettre un terme à cette immense tragédie. Nous avons beaucoup parlé après le génocide rwandais, mais nous n'avons encore rien fait. Et le Darfour n'est pas notre seul échec. Nous ne sommes pas intervenus pour arrêter le massacre au Congo et nous quittons trop vite la Sierra Leone.

Dans un discours qu'il a livré dernièrement à la Conférence des associations de la défense, le premier ministre Harper a dit qu'il y a de ces circonstances où il faut recourir à la force pour ramener la paix et la sécurité aux populations prises à partie. Dans ce cas, si ce n'est pas au Darfour, où alors? Et si ce n'est pas maintenant, quand ?