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Gilles Polin, tombé côté Soudan

Jdd, 09 Mars 2008

Sergent au 1er RPIMa déployé au Tchad, Gilles Polin est mort mardi, dans un "incident" transfrontalier avec l'armée soudanaise. En reconnaissance avec une patrouille de l'Eufor, il avait traversé la frontière soudanaise sans s'en apercevoir. L'armée soudanaise a ouvert le feu. Son camarade s'en est sorti. Portrait de ce soldat exemplaire et brillant, première victime de l'Eufor.

Le soldat Gilles Polin avait un rêve. Un rêve qu'il a pu concrétiser avant sa mort prématurée à 28 ans. Un rêve ambitieux qui le motivait depuis l'adolescence: non seulement devenir militaire de carrière, mais surtout intégrer le 1er régiment de parachutistes d'infanterie de marine (1er RPIMa) de Bayonne. Il y est parvenu en 2000, l'année de ses 20 ans. Et c'est au sein de ce même régiment qu'il avait rejoint il y a deux mois l'Eufor, la force européenne présente au Tchad, pour assurer une mission de protection humanitaire au profit des populations réfugiées du Darfour. Gilles Polin devait y rester encore deux mois.

Malgré les risques que présentait le métier de leur enfant, Raymonde et Jean-Pierre Polin ont du mal, cinq jours après l'"accident", à accepter l'évidence: Gilles ne reviendra plus à Ecrouves, petit village près de Toul (Meurthe-et-Moselle), où ils se sont installés leur retraite venue, il y a trois ans. "On sait que la mort est une éventualité, on est quelque part préparé à endurer cela, mais malgré tout on se dit que cela ne peut pas arriver à son propre enfant. Nous sommes totalement désarmés", confiait samedi au JDD Jean-Pierre Polin après s'être, avec son épouse Raymonde et sa fille Isabelle, recueilli sur la dépouille de son fils, rapatriée dans la nuit de vendredi en France. Le matin même, une brève cérémonie militaire s'était tenue à l'aéroport de Khartoum en présence d'une délégation de l'Eufor. "Il nous a quittés bien trop tôt, c'est un véritable coup de massue", poursuit-il.

La séparation, l'éloignement des enfants, Raymonde et Jean-Pierre Polin ont pourtant appris à vivre avec. Dans la famille on se transmet le sens du devoir, du service et de l'honneur de père en fils. Jean-Pierre est gendarme à la retraite ; Jacky, le frère aîné de Gilles, gendarme à la Réunion ; et Isabelle, sa soeur, officier de l'armée de terre en Allemagne. Mais aucun des enfants n'a été poussé vers une carrière militaire. "Pour tous les trois c'est une vocation, on ne leur a rien imposé", souligne le père.

"Soldat brillant, ultra-compétent, très intelligent, fort estimé de ses pairs"

Le métier des armes semblait, au dire de son père, fait pour Gilles, jeune homme au caractère bien trempé, téméraire et décidé. "Il a toujours su ce qu'il voulait faire. Pour des parents, nous n'avions pas trop de souci à nous faire." Jean-Pierre Polin définit ainsi la personnalité de son fils: "Gilles a toujours été très indépendant, attaché à la liberté, très curieux, et avait dès l'adolescence une soif de connaître les autres." Son frère et sa soeur le dépeignent comme "un jeune homme très sérieux dans son travail mais jovial, blagueur, boute-en-train, avec un rire très communicatif".

Né à Bar-le-Duc, Gilles Polin a grandi dans les quatre départements de Lorraine, au fil des mutations de son père. En 1997 il passe son bac au lycée professionnel Ligier-Richier de Bar-le-Duc (Meuse) et, deux ans plus tard, un BTS au lycée Henri-Vogt de Commercy (Meuse). Mais ce Lorrain a toujours espéré un ailleurs, bien au-delà des limites de l'Hexagone. Fort en géographie, boulimique de livres d'histoire et de géopolitique, le lycéen se voit dès l'adolescence partir pour l'étranger. Il envisage une vie de voyages, l'armée lui semble le parfait tremplin, avec l'Afrique en ligne de mire. En 2000 il rejoint Bayonne, tant désirée. "Il nous parlait tout le temps du 1er RPIMa, se rappelle le gendarme Polin. Il était vraiment déterminé à l'intégrer. Et puis c'était un grand sportif, il lui fallait être tout le temps dans l'action. Il pensait vraiment trouver son épanouissement chez les parachutistes. Sport et liberté, c'est tout ce qui le faisait vibrer."

Vendredi, deux collègues de régiment de Gilles sont venus à Ecrouves apporter leur soutien à la famille Polin. "Gilles était hyperqualifié et a réussi tous les stages de l'unité spéciale, notamment garde du corps et chuteur opérationnel", confiait hier les deux jeunes militaires dans les colonnes de L'Est républicain. Le colonel Harivongs, l'un des commandants du 1er RPIMa de Bayonne, insistait sur "le volontariat du sergent Polin, son esprit d'initiative et son fort potentiel". Ce qui l'a mené très vite à être appelé en mission en Côte d'Ivoire et en Afghanistan. "Son parcours sans faute et ses capacités expliquent son recrutement rapide en tant que sous-officier dès le 1er juin 2004. Il a servi à la compagnie de transmission Rapas (Recherche aéroportée et actions spécialisées) jusqu'à aujourd'hui". Le colonel Blanc, du même régiment, n'hésite pas à qualifier Gilles Polin de "soldat brillant, ultra-compétent, très intelligent, fort estimé, autant par ses pairs que par ses supérieurs". Tous au 1er RPIMa appréciaient son sens de l'humour et sa finesse d'esprit. "Nous avons perdu un frère", estime le colonel Blanc.

Le soldat Polin devait franchir cette année une nouvelle étape dans son "impeccable trajectoire": il était pressenti au grade de sergent-chef. Une promotion inattendue pour les parents Polin. "Nous n'étions pas au courant, assure Jean-Pierre Polin. De toute façon Gilles était très discret quant à ses missions et son quotidien dans l'armée. Nous ne le voyions qu'épisodiquement, pas assez à notre goût. Et lorsque nous correspondions par Internet avec lui, il nous demandait plutôt de nos nouvelles ainsi que de son frère et de sa soeur desquels il était très proche." Gilles Polin rentrait peu en Lorraine, préférant sa caserne en plein coeur de la citadelle de Bayonne. "Il s'y sentait comme un poisson dans l'eau", conclut son père. C'est là que les honneurs militaires lui seront rendus, mercredi, lors d'une cérémonie en présence de sa famille, du ministre de la Défense Hervé Morin et, peut-être, du président de la République.