Sauver Le Darfour dans le monde

Darfour : les Occidentaux laissent l'initiative à la Chine

Le Figaro, 25 Février 2008



L'analyse de Pierre Prier, grand reporter au service ­étranger du Figaro.
Le conflit du Darfour entre, demain, dans sa sixième année, sans qu'une solution ne soit en vue. Il risque maintenant d'entraîner le Tchad dans le chaos. Ce conflit du XXIe siècle, trop souvent simplifié au gré des visions militantes, risque d'obliger la communauté internationale à changer bien des habitudes en Afrique.

L'ONU et les grandes ONG y ont lancé la plus grosse opération humanitaire au monde : 570 millions d'euros de budget pour 2008. Parallèlement, la guerre du Darfour est en train de mobiliser la plus importante force d'interposition actuelle, la première à rassembler l'ONU et l'Union africaine, avec 26 000 hommes projetés. Sans parler de l'autre force militaire, l'Eufor, organisée par l'Union européenne, qui doit se déployer au Tchad, afin de protéger les réfugiés du Darfour et les civils tchadiens.

Toutes ces opérations affrontent des difficultés plus ou moins graves. Leur échec pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour le concept même de maintien de la paix, entraînant une méfiance durable à l'égard de ce type d'entreprise. La communauté internationale en porterait en partie la responsabilité. Les deux tiers des effectifs manquent toujours, ainsi que des hélicoptères. La force en a besoin de vingt-quatre, d'attaques ou de transport. Ils sont indispensables pour agir contre des forces mobiles et rapides dans un territoire vaste comme la France. Hier, on en était à cinq, promis par l'Éthiopie. Aucune grande puissance militaire occidentale ne veut engager des appareils coûteux à entretenir, spécialement dans la chaleur et la poussière. Les Occidentaux, engagés sur d'autres fronts, ne fourniront pas non plus d'hommes, comptant une fois de plus sur les sources traditionnelles de Casques bleus, Égypte, Pakistan, Népal…

Le gouvernement soudanais, qui par ailleurs multiplie les ­tracasseries administratives, se frotte les mains. Pour bien montrer l'idée qu'il se fait du pouvoir des Nations unies et de ses Casques bleus, qu'il a acceptés du bout des lèvres, le Soudan a déclenché ces derniers jours une nouvelle offensive dans la province. Les derniers bombardements aériens en date ont eu lieu hier.

Le gouvernement de Khartoum marque ainsi sa volonté de survie dans sa forme actuelle : un pouvoir principalement tenu par un groupe ethnico-politique d'Arabes du centre, se nommant eux-mêmes les «Fils du Pays», et leurs affidés. Comme d'habitude, de nombreux civils figurent parmi les victimes. Ils appartiennent aux groupes ethniques dont sont issus les rebelles. Mais les tueurs ne sont pas toujours du côté du gouvernement. Les mouvements rebelles, fractionnés en une multitude de factions dont certaines ont fait allégeance à Khartoum, se battent périodiquement entre eux, sans égard pour les populations.

Lourde tâche pour la «force hybride» ONU-UA, à supposer qu'elle parvienne à se mettre en place. C'est là qu'intervient la Chine. Demain justement, M. Liu doit visiter le Darfour. Liu Guijin est l'envoyé spécial de Pékin ­chargé de la gestion de la crise. Le soutien militaire et diplomatique de la Chine au Soudan, où elle a des intérêts pétroliers, n'est plus à démontrer. M. Liu a voulu témoigner de bonne volonté : hier, il a exhorté le gouvernement à «plus de souplesse» et les rebelles à «retourner à la table des négociations». La Chine veut «donner un coup de main pour une solution globale», assure M. Liu. L'envoyé de Pékin aimerait bien, en contrepartie, que «la couverture médiatique soit équilibrée». C'est-à-dire plus favorable à la version gouvernementale du conflit.

Ni la date, ni le moment choisis ne sont dus au hasard. Pékin a saisi une fenêtre favorable pour se poser en arbitre indispensable dans la grande crise de l'Afrique de l'Est. Ses ambassadeurs sur le continent n'en font pas mystère : il faut désormais compter avec une nouvelle puissance en Afrique. Une puissance qui agit, comme les autres, selon ses intérêts. Et qui a pris la mesure du rapport de forces. On devine que, selon Pékin, il ne penche pas en faveur de ceux qui accusent le gouvernement de Khartoum, États-Unis en tête.

L'incapacité de l'ONU à mettre sa force en place ne donne pas tort à M. Liu. Ce dernier laisse entendre, avec impavidité, que les obstacles ajoutés par Khartoum au maigre déploiement des troupes africano-onusiennes ne viennent que de «problèmes techniques», qu'il «ne faut pas politiser». Pékin se chargera sûrement d'apporter une solution, «technique» elle aussi. Ce qui lui permettrait de se poser en parrain de cette force d'interposition mal née et orpheline. Dans ce cas, on n'aurait pas fini de mesurer les conséquences de cette adoption. La Chine, par exemple, étendrait-elle sa bonne volonté jusqu'à restreindre les rebelles tchadiens basés au Soudan, qui ont attaqué le Tchad sans succès il y a un mois, et menacent de revenir ?