Sauver Le Darfour dans le monde

En attendant l'Eufor

L'express, 19 Février 2008

L'avion de la Save Darfur Coalition, une organisation américaine qui milite pour le retour au Darfour des réfugiés soudanais, a commencé son approche. Aussi loin que porte le regard, le paysage est nu. Pas un arbre, des cours d'eau asséchés. Ici, les vents sont mordants, les tempêtes de sable fouettent les visages. Nous sommes dans le nord-est du Tchad, à Bahai, en terre zaghawa, l'ethnie du président tchadien, Idriss Déby. La région abrite l'un des plus grands camps de réfugiés du Darfour. Ces derniers y vivent dans une insécurité permanente, due à la présence d'hommes en armes qui recrutent de part et d'autre de la frontière.

La force européenne
Placée sous mandat de l'ONU, l'Eufor aura pour mission de protéger les réfugiés du Darfour au Tchad et en République centrafricaine. Elle a été créée, sur le papier, en juillet 2007 par le Conseil de sécurité, afin de servir de bras armé à la Mission des Nations unies en République centrafricaine et au Tchad (Minurcat), chargée d'assurer la police dans les camps. Elle sera composée de 3 700 soldats de 14 pays, dont 2 100 Français. Selon le général irlandais Patrick Nash, qui en assurera le commandement, elle devrait être fonctionnelle à partir de mars et au complet à la mi-mai, avant la saison des pluies. Des parlementaires européens et des ONG ont évoqué à plusieurs reprises les dangers d'une possible confusion entre l'Eufor et la force Epervier, qui est une mission militaire purement française basée depuis les années 1980 au Tchad en vertu d'un accord bilatéral. Le général Nash s'est efforcé de les rassurer en insistant à plusieurs reprises sur la "neutralité" de l'Eufor, qui "occupera des camps séparés et sera indépendante sur le terrain".
C'est dans cette partie du Tchad que devrait prochainement se déployer l'Eufor, cette force européenne, sous mandat de l'Onu, censée sécuriser les camps de réfugiés. Une mission qui est accueillie avec un certain scepticisme par le personnel humanitaire sur place. "Je doute qu'elle parvienne à régler des conflits ancestraux, confie Jérôme Magnet, chef du bureau du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) de Bahai. Il y a beaucoup d'armes qui circulent dans cette région."


L'Eufor devrait en principe installer son QG à Abéché à la mi-février, malgré le retard pris du fait des combats de ces derniers jours autour de N'Djamena. Une perspective que le gouvernement de Khartoum, en dépit de ses déclarations officielles, voit d'un très mauvais œil et qui expliquerait, selon les autorités tchadiennes, le soutien apporté par le Soudan aux rebelles qui ont tenté de renverser le président Déby. Mais l'arrivée des soldats européens pourrait bien subir un nouveau retard. Le week-end dernier, à la suite d'opérations de l'armée soudanaise dans l'ouest du Darfour, plus de 12 000 personnes, fuyant les combats, sont passées de l'autre côté de la frontière. Où les agences humanitaires ont préféré, quant à elles, évacuer leur personnel "non essentiel" en attendant de savoir si l'Eufor allait pouvoir assurer sa mission.

Un seul but pour les milices: s'enrichir
Pour le préfet de Bahai, le colonel Ahmed Abakar Chemi, qui administre la région de l'Ennedi, le gouvernement soudanais est seul responsable du drame du Darfour: "Depuis 2003, le président Omar el-Béchir a chassé plus de 240 000 de ses concitoyens, créant un problème humanitaire d'une ampleur sans précédent. Malgré nos maigres ressources, nous les avons tous accueillis parce que ce sont des Zaghawa, mais nous avons besoin maintenant que la France nous aide à les protéger en permettant à l'Eufor de se déployer." Cela n'est peut-être pas si simple. Selon Annette Rehrl, porte-parole du HCR à Abéché, qui a longtemps travaillé au Soudan, cet accueil « à bras ouverts » des réfugiés soudanais était intéressé: "Au Tchad, la tendance est de blâmer les déplacés pour les problèmes d'insécurité, le vol de véhicules, les pillages, les viols, etc. Or les autorités locales sont les premières à décamper en cas d'alerte, laissant le champ libre aux coupeurs de route, quand elles ne participent pas elles-mêmes aux pillages." Pour sa collègue à N'Djamena, Anne Maymann, toute cette région, y compris le nord de la République centrafricaine, est devenue un "cowboy land" servant de sanctuaire à des forces rebelles ou à des milices dont le seul but est de déstabiliser le voisin à des fins d'enrichissement personnel : "C'est la raison pour laquelle les agences des Nations unies et les ONG qui travaillent dans l'est du Tchad ont demandé une protection armée pour leurs convois humanitaires." Outre les 250 000 réfugiés du Darfour, 180 000 personnes déplacées par les conflits interethniques et 45 000 réfugiés de Centrafrique vivent dans des camps dans l'est et le sud du Tchad.

Situé à 2 kilomètres de la frontière avec le Soudan, le camp d'Ouré Cassoni accueille 28 000 réfugiés. Hormis les sacs du HCR, qui servent à couvrir le toit ou les façades des habitations, on se croirait dans un village du Darfour. "La plupart souffrent de troubles respiratoires à cause du froid intense, selon un médecin tchadien. Mais, dans l'ensemble, ils sont beaucoup mieux soignés que chez eux!" Pour ne pas créer de déséquilibre et de tensions supplémentaires avec les populations locales, les personnes extérieures au camp, notamment les femmes enceintes, ont été autorisées à utiliser les installations médicales. En cas d'urgence, l'évacuation se fait sur Bahai, qui a connu un boom sans précédent depuis l'arrivée des réfugiés. "La population masculine du camp augmente considérablement la nuit", confirme une aide-soignante, faisant référence aux combattants du Mouvement pour la justice et l'égalité, en lutte contre le régime de Khartoum, soupçonné d'avoir infiltré la garde rapprochée du président Déby et dont les mères et les épouses résident dans le camp.

Emmitouflé dans une longue veste, Ibrahim Abud, l'un des leaders en "zone A", explique que sa révolte contre le régime de Khartoum est due à la marginalisation et à l'oppression dont souffre son peuple depuis des décennies : "Avec ma famille, nous passions des journées à marcher pour chercher de l'eau ou du bois. Alors que le Darfour est richissime grâce à la rente pétrolière..."


"Omar el-Béchir veut la mort des Noirs!"
A Bahai comme à Goz Beida, plus au sud, où est installé le camp de Djabal, la hantise des attaques de djandjawid, ces tribus arabes utilisées par Khartoum pour terroriser les populations noires du Darfour et du Tchad, reste vive. "Omar el-Béchir veut la mort de tous les Noirs du Darfour!" s'emporte Khaltoum, 16 ans, réfugiée à Goz Beida. Avec deux amies, elle a été enlevée en 2003 et violée pendant plusieurs semaines par des groupes armés arabes lors de l'attaque de son hameau. Depuis, elle n'est toujours pas mariée. Originaire du village tchadien de Marmoudangué, Abdoulaye Idriss Zayé, 20 ans, a eu, lui, les yeux crevés par des agresseurs djandjawid ayant franchi la frontière toute proche. Couché sur une natte et entouré de sa famille qui psalmodie des versets du Coran, il avoue son inquiétude face à la nouvelle crise qui secoue le Tchad. "Comment pourrait-on laisser des rebelles qui comptent des djandjawid dans leurs rangs prendre le pouvoir à N'Djamena?", s'inquiète-t-il.