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Tchad

Le Monde, 09 Février 2008

Comment analysez-vous la bataille de N'Djamena ? Les rebelles auraient-ils pu l'emporter ?

Philippe Hugon : Au début de l'offensive, le 1er février, les jeux n'étaient pas faits. Il y avait un certain équilibre des forces. A leur arrivée à N'Djamena, on a estimé qu'il y avait environ 2 000 rebelles dotés de lance-roquettes, de mitraillettes et de kalachnikovs. En face, l'armée régulière tchadienne alignait entre 2 000 et 3 000 hommes qui disposaient, eux, de quatre hélicoptères et sans doute d'une dizaine de chars.

Les rebelles ont réussi à s'emparer de la moitié de N'Djamena, mais ils ont dû faire face à une contre-offensive menée avec des hélicoptères et des armes lourdes, et ont été obligés de se replier. Pour prendre entièrement la ville, il aurait fallu qu'ils bénéficient de défections dans l'armée régulière et qu'ils parviennent à prendre le contrôle de dépôts d'essence ou de munitions. Dès lors que le Soudan n'a pas pu leur donner un appui militaire officiel, ils ne pouvaient que perdre. Mais surtout, ils n'ont pas réussi à prendre le contrôle de l'aéroport, ce qui a permis aux hélicoptères de l'armée tchadienne de les attaquer.

Aujourd'hui, leur position semble difficile car ils sont à 800 kilomètres de leur base, le long de la frontière ouest du Soudan. Ils ont besoin de ravitaillement en essence et en munitions. Entre ceux qui ont été tués, ceux qui se sont déguisés en civils à N'Djamena et ceux qui sont repartis, il est impossible de dire leur nombre.

Que sait-on de l'intervention de la France dans ce conflit ?

Philippe Hugon : Après avoir un peu attendu pour voir comment la situation évoluait, je pense que la France a apporté une aide militaire indirecte mais décisive au régime de Déby. Elle a apporté un soutien logistique en munitions et en carburant à l'armée tchadienne, et a mis à contribution ses Mirage pour transmettre des informations sur les positions des rebelles. Elle a joué un rôle déterminant en contrôlant l'aéroport de N'Djamena. Les rebelles ne s'y sont donc pas attaqués, ce qui leur aurait peut-être permis de détruire les hélicoptères de l'armée tchadienne.

Je vois deux infléchissements par rapport à la précédente intervention française en avril 2006. Les Mirage avaient alors tiré des coups de semonce ; ce n'est pas le cas cette fois. En avril 2006, Jacques Chirac avait choisi d'agir dans le cadre de l'accord de coopération de 1976 ; Nicolas Sarkozy a également agi dans ce cadre, mais a demandé un vote de soutien de l'ONU. La "déclaration" qui a été votée par le Conseil de sécurité de l'ONU a laissé entendre un feu vert de la communauté internationale sur la question.

Le soutien visible de la France au régime de Déby ces derniers jours semble conforter les réserves formulées par l'Allemagne, la Grande-Bretagne ou l'Italie par rapport à la force Eufor (composée de 2 100 militaires français sur un total de 3 700). Pour nos voisins européens, la France ne dissocie pas suffisamment son soutien à des régimes dont la légitimité est relative de sa volonté d'assurer la paix dans la région. Même si la force Eufor n'a pas à prendre position dans les conflits, sa présence va un peu protéger Déby. Elle va devoir limiter dans des conditions difficiles l'effet de contagion de la crise soudanaise au Tchad.

Pourquoi Idriss Déby accorderait-il aujourd'hui sa grâce aux membres de L'Arche de Zoé ?

Philippe Hugon : J'ai toujours pensé qu'il y avait eu un accord entre Nicolas Sarkozy et Idriss Déby. Sarkozy voulait que l'affaire soit jugée en France, Déby voulait qu'elle le soit au Tchad. La justice tchadienne a prononcé une peine, la justice française l'a entérinée après le transfèrement des accusés. Aujourd'hui, Déby peut montrer sa magnanimité tout en disant que la justice a été faite. Je pense que cette grâce n'est pas simplement un remerciement à la France. Elle était prévue dès le départ. Mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle arrive aussi tôt.