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«Il faudrait que la France tire les leçons politiques des derniers événements au Tchad»

Liberation, 04 Février 2008

D’où vient cette rébellion qui s’est retirée de N’Djamena dimanche mais qui annonce une nouvelle attaque sur la capitale ?

Il faut revenir à la base du régime d’Idriss Deby. Celui-ci a accepté le multipartisme mais c’est à peu près tout. Cela reste un régime autoritaire et la démocratie y est vraiment minime. Le principe de gouvernement, c’est de donner des prébendes à certains puis de les enlever. Alors parfois les mécontents «partent en rébellion», comme on dit au Tchad, un peu comme on part en week-end ! Et cette dernière rébellion s’inscrit dans cette matrice.

En 2001, Deby est réélu - en fraudant comme un fou - mais ses proches se disent, c’est son dernier mandat, il est malade, ce sera nous la prochaine fois. Mais on découvre du pétrole, il y a donc plus d’argent à se mettre dans les poches et finalement Deby ne se sent pas si mal : il décide de changer la Constitution pour pouvoir se représenter !

C’est ce qui a accentué les clivages au sein du pouvoir. Et puis Idriss Deby n’est pas facile à vivre, il lance les cendriers sur ses ministres, il épouse la maîtresse de son fils, ce n’est pas exactement un gentleman-farmer !

A la tête de la rébellion, il y a des gens qui étaient dans le premier cercle d’Idriss Deby. Mahamat Nouri par exemple est son ancien ministre de la Défense. Il y a des directeurs de cabinet, etc. C’est l’élite politique tchadienne de Deby. Ce ne sont pas des Soudanais qui les ont dénichés dans un bar glauque de Khartoum ou de Paris, ce ne sont pas des marionnettes destinées à envahir le Tchad !

Idriss Deby dispose-t-il d’atouts sur le plan militaire face aux rebelles ?
Oui, il en a essentiellement trois. Il a d’abord reçu dimanche le renfort de groupes darfouriens, notamment le Mouvement Justice et Egalité. Ensuite, l’argent du pétrole lui a permis d’acheter des équipements lourds, des tanks, des hélicoptères, grâce auxquels il a pu garder la maîtrise du palais présidentiel ces derniers jours. Malgré l’aide soudanaise, les rebelles sont loin d’être aussi bien équipés. Et puis il y a bien sûr l’aide de la France qui, pour ce que l’on en sait, se fonde sur l’accord de coopération militaire (signé entre les deux pays en 1976, ndlr) ou plus exactement sur une lecture, disons généreuse, de cet accord.

Comment jugez-vous la politique française au vis-à-vis du Tchad ?

Pendant très longtemps, les Français ont eu une courte vue sur le Tchad. Même s’ils ne l’aiment pas trop, ils se disent que Deby est le seul qui puisse être au pouvoir alors que, quelle que soit sa faiblesse, il existe une opposition civile au Tchad, qui croit à la voie politique.

Mais ses dirigeants ont été arrêtés dimanche par le pouvoir de Deby sans que le Quai d’Orsay ou l’Elysée ne s’en émeuvent. Or, on l’a vu dans les années 1990, en général quand Deby règle ses comptes, il le fait de manière sanglante. Il faut sauver l’élite politique tchadienne.

Aujourd’hui, je crains que la France ne fasse le forcing au Conseil de sécurité de l’ONU - même si les Russes semblent réticents - pour obtenir une déclaration qui lui donnerait les instruments légaux pour s’impliquer plus directement dans le conflit.

Ce serait une erreur dramatique car au mieux la France permettrait d’écraser cette offensive, comme celle d’avril 2006, mais les rebelles reviendront, mieux préparés et mieux armés la prochaine fois. Ou alors la France se pose en intermédiaire et on se retrouve avec un scénario à l’ivoirienne et c’est un désastre annoncé.

Il faudrait que la France tire les leçons politiques de ces événements, c’est-à-dire se consacre à limiter les dommages des populations civiles et qu’elle se mette à anticiper. Au-delà du cas Idriss Deby, si on n’aide pas à transformer la façon de faire de la politique au Tchad, ça se reproduira.