Sauver Le Darfour dans le monde

Retour sur le parcours du président tchadien

Le Point, 01 Février 2008

Jusqu'au bout il sera resté un militaire. Dix-huit ans après s'être emparé du pouvoir par les armes, en 1990, avec le soutien actif de la France, Idriss Déby, le président tchadien, a pris lui-même la tête d'une colonne le 1er février 2008, alors que les troupes rebelles tchadiennes s'avançaient dangereusement vers N'Djamena. Mais pour la première fois peut-être, celui qui faisait l'admiration des militaires français dans les années 1980, lorsqu'il se battait contre les Libyens, a dû reculer après de violents combats.

Comme son prédécesseur Hissène Habré qu'il a chassé du pouvoir après avoir été son bras droit dans l'armée, Idriss Déby est un fils du désert, de ce nord tchadien d'où sont issus les meilleurs guerriers. Né en 1952 à Fada, c'est un Zaghawa, cette ethnie à cheval sur la frontière tchado-soudanaise. Baccalauréat en poche, le jeune Idriss Déby intègre l'école d'officiers de N'Djamena puis obtient, en 1976, une licence de pilote professionnel en France.

Quand il rentre au Tchad, il rejoint Hissen Habré, alors chef d'état-major entré en rébellion, en 1980, contre Goukouni Weddei, président du défunt gouvernement de transition. Idriss Déby devient le commandant en chef des Forces armées du Nord. Soutenu - officieusement dans un premier temps - par les militaires français - il fait merveille sur le champ de bataille contre les hommes de Goukouni appuyés par les Libyens. Et devient le second d'Hissen Habré quand celui-ci prend le pouvoir à N'Djamena en 1982.

Les relations entre les deux hommes vont se tendre à la fin des années 1980. Le colonel Déby est alors conseiller militaire du président après un passage en France, par l'école de guerre inter-armées (1986-1987). Accusé de complot par Habré dont le pouvoir devient de plus en plus dictatorial et se solde par des milliers d'arrestations et de tortures, Déby s'enfuit en Libye puis au Soudan. Dans cette région frontalière où vivent des Zaghawas, il recrute une armée et fonce sur N'Djamena qu'il enlève le 1er décembre 1990 en chassant Hissen Habré.

Au Tchad, l'histoire balbutie sans cesse. Déby est parti des confins soudanais pour s'emparer du pouvoir comme Habré l'avait fait dix ans avant lui. Ceux qui, en 2008, ont voulu renverser Déby étaient aussi ses anciens compagnons d'armes et sont partis de la frontière soudanaise.

Déby avait aussi vite repris les méthodes dictatoriales d'Habré. Élu président en 1996, il s'est fait réélire sans cesse depuis, modifiant même la constitution en 2004 pour supprimer la limitation des mandats, suscitant de violentes réactions de l'opposition qui n'a plus officiellement voix au chapitre.

Il croit que le pétrole qui commence à couler au Tchad à partir de 2003 lui permettra de se maintenir au pouvoir, mais à la faveur de la guerre au Darfour, même son clan se lézarde. Son entourage, surtout les militaires, lui reprochent de ne pas soutenir les Zaghawas du Darfour. Il est fortement contesté dans l'armée et en mai 2004, alors qu'on le dit malade (il a été hospitalisé l'année précédente à l'hôpital américain de Neuilly), il échappe de peu à une tentative de coup d'État.

Les désertions d'officiers vont se multiplier. Ils vont grossir les rangs de la rébellion qui trouve refuge au Soudan. Parallèlement, Déby arme des groupes d'opposants soudanais qui entretiennent la rébellion du Darfour. En dépit d'un pouvoir de plus en plus fragilisé, contesté par une population qui ne bénéficie pas de la manne pétrolière, mis en cause par la Banque mondiale qui l'accuse de dilapider les revenus de l'or noir pour acheter du matériel militaire, Idriss Déby échappe en mars 2006 à une nouvelle tentative de coup d'État.

La France, qui entretient toujours une base au Tchad, lui apporte un soutien militaire indirect. L'armée française lui fournit les renseignements qui permettent aux colonnes tchadiennes d'arrêter les rebelles. Mais la politique africaine de Nicolas Sarkozy est manifestement autre. Si l'armée française fournit encore des renseignements et si la France assure presque seule la constitution de l'Eufor, cette force officiellement européenne qui doit se déployer entre le Darfour, le Tchad et le nord de la Centrafrique, elle ne vole plus sur le terrain au secours d'Idriss Déby, l'homme qu'elle a installé au pouvoir. Les temps sont autres. Déby n'a pas su comprendre que l'Afrique et Paris avaient changé.