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Au Darfour, "un manque tragique de moyens essentiels" affaiblit la force commune ONU-UA

Le Monde, 11 Janvier 2008

Au lendemain d'une attaque contre les forces internationales au Darfour, le chef des opérations de maintien de la paix de l'ONU, Jean-Marie Guéhenno, a mis en garde le Conseil de sécurité, mercredi 9 janvier, contre le risque "d'échec" d'une mission qui pâtit d'un "manque tragique de moyens essentiels". Evoquant le spectre des tragédies des années 1990, notamment en Bosnie, M. Guéhenno a prévenu que la nouvelle force de l'ONU au Darfour n'aurait pas, "avant plusieurs mois, les personnels ou l'équipement nécessaires pour mettre en oeuvre son mandat".

Depuis le 1er janvier, les Nations unies ont incorporé les troupes de la Mission au Soudan de l'Union africaine (AMIS) au sein d'une force commune, la Minuad, censée compter 26 000 hommes. Alors que le Darfour connaît, selon M. Guéhenno, un regain de violence "dramatique", l'ONU n'a pour l'heure que 9 000 soldats sur le terrain, majoritairement des hommes de l'Union africaine (UA) ayant troqué leur béret vert pour un béret bleu. Or la Minuad "n'est pas une opération de maintien de la paix conçue pour se déployer ou fonctionner dans une zone de guerre", a prévenu M. Guéhenno.

En dépit des suppliques de l'ONU, les pays contributeurs de troupes n'ont toujours pas fourni les 18 hélicoptères de transport et les 6 hélicoptères de combat indispensables à la mobilité de la force, sur un territoire de la taille de la France. En conséquence, la Minuad est contrainte de procéder au ravitaillement de ses troupes par de lents convois. Le premier a été attaqué, le 7 janvier, par les forces soudanaises.

Une vingtaine de camions blancs "clairement signalisés", qui se déplaçaient à vitesse réduite dans le Darfour Ouest, entre Um Baru et Tine, ont essuyé, vers 22 h 30 et durant plus de dix minutes, des tirs d'armes légères et de lance-grenades. Le gouvernement soudanais et les mouvements rebelles avaient été informés par avance du convoi, a affirmé l'ONU. Bien qu'un chauffeur soudanais de la Minuad ait été touché à sept reprises, "les troupes de la Minuad ont décidé de ne pas riposter aux tirs", a expliqué M. Guéhenno.

Le 14 novembre 2007, alors qu'il tentait, déjà, d'alerter le Conseil de sécurité sur les risques d'une "humiliation" de l'ONU au Darfour, le responsable onusien évoquait la possibilité que la nouvelle force soit "testée" par les belligérants aux premiers jours de son déploiement et étale sa faiblesse au grand jour.

Selon l'ONU, après l'attaque, la Minuad a reçu d'un général soudanais la confirmation qu'une unité de l'armée soudanaise était à l'origine des tirs. Mais face à la presse, l'ambassadeur du Soudan à l'ONU, Abdelmahmoud Abdelhalim Mohamad, a affirmé qu'il s'agissait d'un "grand mensonge". Il a rejeté la faute sur les rebelles du Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM). Le régime soudanais continue par ailleurs de se livrer à des tactiques dilatoires, en s'opposant au déploiement au sein de la force commune d'unités pourtant indispensables, en provenance de Thaïlande, du Népal et des pays nordiques. La Minuad n'est autorisée à effectuer des vols de nuit qu'à condition de rénover les aéroports soudanais. Tous les terrains nécessaires à l'ONU n'ont pas été fournis et Khartoum conteste aux Africains de la force internationale le droit de porter le béret bleu.

Pendant ce temps, selon Jean-Marie Guéhenno, une "guerre est en cours" au Darfour Ouest. Le 29 décembre 2007, les rebelles du JEM, accusés par l'ONU d'une "posture belliqueuse", ont pris le contrôle de la ville de Seleia, au nord d'Al-Geneina, la capitale locale, puis, deux jours plus tard, celui de Sirba et Abou Sourouj. Ils menacent d'attaquer Al-Geneina. Les combats ont fait plusieurs morts, parmi les civils, et ont contraint 283 personnels humanitaires à quitter ces secteurs.

Par mesure de rétorsion, les renseignements militaires soudanais ont emprisonné le représentant du JEM auprès de la commission du cessez-le-feu d'Al-Fasher, le major général Bashir, dont la protection était assurée par l'UA. L'arrestation complique un peu plus un processus de paix qui reste au point mort.

"J'appelle le Conseil (de sécurité) et toute la communauté internationale à l'aide", a conclu M. Guéhenno. Il a invoqué la "responsabilité collective" des Etats membres des Nations unies au Darfour, où, depuis 2003, près de 200 000 personnes ont péri, selon l'ONU, des conséquences du conflit.