Sauver Le Darfour dans le monde

LA POSITION FRANÇAISE VIS-À-VIS DU DARFOUR : UNE HYPOCRISIE CONSIDÉRABLE

Bellaciao, 19 Décembre 2007

Eric Reeves estime que le chantage à l’expulsion que la France exerce sur le leader darfouri Abdulwahid El-Nour s’inscrit dans une politique générale française à l’égard du Darfour qu’il qualifie d’ « hypocrisie considérable ».

Le refus d’Abdulwahid El-Nour de participer au processus de paix au Darfour suscita une énorme frustration internationale. Celle-ci est partiellement justifiée du fait que le leader darfouri a, dans le passé, posé des conditions préalables déraisonnables ("programme pétrole-contre-aliments,” déploiement d’une "zone de non-survol” qui ne ferait pratiquement qu’exacerber les dangers encourus par les humanitaires).

De nombreux observateurs attendent d’Abdulwahid El-Nour qu’il exprime un ensemble clair de points de référence, à défaut du déploiement complet de la force « hybride » Nations unies/Union africaine (MINUAD), qui lui permettrait de commencer les négociations. De tels points de référence seraient des arguments de poids pour créer un climat de négociations approprié sur les Nations unies et Khartoum, où cela se déroulera.

En même temps, il est difficile de ne pas sympathiser avec la logique qui appuie la résistance d’Abdulwahid El-Nour aux pourparlers de paix, pourparlers que n’accompagne aucune amélioration de la sécurité sur le terrain au Darfour

L’actuelle obstruction de Khartoum au déploiement approuvé par les Nations- Unies de la MINUAD apporte une preuve suffisante justifiant les soupçons d’Abdulwahid El-Nour. Celui-ci craint que la communauté internationale soit disposée à voir l’accord de paix du Darfour discuté sans fin tandis que le peuple meurt et souffre au Darfour par manque de sécurité. La MINUAD a été autorisée par la résolution 1769 du Conseil de sécurité des Nations unies en juillet 2007 ; à la mi-décembre non seulement la sécurité sur le territoire darfouri ne s’est en rien améliorée, mais au contraire elle continue à se détériorer.

Parce qu’Abdulwahid El-Nour bénéficie toujours d’un soutien massif au sein des camps des personnes déplacées à l’intérieur du Darfour, surtout parmi les Fours, il jouit d’une représentativité décisive dans le cadre de pourparlers de paix. Mais ce soutien populaire doit être utilisé de manière responsable et refléter un réel leadership - et avant tout une volonté d’admettre que le déploiement de forces de sécurité au Darfour sera un processus progressif.

Une expulsion d’Abdulwahid El-Nour par la France refléterait la frustration face à son refus de participer aux pourparlers de paix, lesquels n’ont toujours aucun lieu de réunion approprié, aucune représentation adéquate de la société civile darfourie (femmes, chefs traditionnels), ni aucune médiation internationale adéquate, de la part de l’ONU ou de l’Union africaine.

C’est se servir d’un instrument émoussé pour résoudre le "problème Abdulwahid El-Nour” et cela ne servira probablement à rien. La France a notamment fait peu pour fournir des ressources à la MINUAD, bien qu’elle soit évidemment amenée à jouer un rôle important dans l’effort fait par l’Union européenne dans l’est du Tchad. La France n’a rien fait non plus d’efficace pour forcer Khartoum à accepter le déploiement de la force internationale « hybride ». Lors de son récent voyage en Chine, le président français Sarkozy n’a pas exercé de pression publique efficace sur Pékin afin de faire cesser sa large permissivité quant à la conduite de Khartoum sur la contre- insurrection du génocide darfouri. Il y a là une hypocrisie considérable dans la position française vis-à-vis du Darfour.

Eric Reeves est professeur au Collège de Forgeron et l’auteur de la “A Long Day’s Dying : Critical Moments in the Darfur Genocide”. Il peut être contacté à : ereeves@smith.edu.