Sauver Le Darfour dans le monde

Au procès de L'Arche de Zoé, Eric Breteau dénonce les intermédiaires

Le Monde, 24 Décembre 2007

Les six Français membres de L'Arche de Zoé tentent de se disculper. Samedi 22 décembre, au deuxième jour de l'audience devant la cour criminelle de N'Djaména, ils ont dénoncé les intermédiaires africains qui leur ont amené les 103 enfants qu'on les accuse d'avoir "enlevé" à leurs familles et tenté de transférer du Tchad vers la France. D'accusés, ils se sont mués en accusateurs.

Leur stratégie de défense a été couronnée de succès : l'essentiel du "crime" qu'on leur reproche a été éclipsé au profit des questions tenant à la nationalité et à la situation familiale de ceux qu'ils présentaient comme des "orphelins du Darfour", et à propos desquels les intermédiaires africains auraient menti. L'accusation, qui impute aux Français une modification de l'état civil des enfants, faisant passer de jeunes Tchadiens pour des orphelins soudanais, en a été affaiblie.

Première victime collatérale de cette stratégie de défense, Souleymane Ibrahim Adam, 57 ans, cultivateur et pourvoyeur d'enfants pour L'Arche de Zoé dans la région d'Adré, accusé de "complicité d'enlèvement", se présente comme un réfugié du Darfour qui a fui les massacres et s'est installé au Tchad depuis six ans. A cette première contradiction - la guerre au Darfour a débuté en 2003 -, se sont ajoutées d'autres incohérences qui ont alimenté un crescendo jubilatoire chez ses coaccusés, Eric Breteau, le fondateur de L'Arche de Zoé, et sa compagne Emilie Lelouch.

Barbe grise et boubou de vieux sage musulman, Souleymane Ibrahim Adam raconte "ces Blancs qui ont ouvert un bureau à Adré pour aider les enfants des pauvres et ont promis de leur faire l'école en français et en arabe". Il est parti "annoncer la nouvelle à ses parents sa famille élargie", a donné l'exemple en amenant quatre de ses "enfants" (des neveux et petits-enfants en réalité). Il nie en avoir amené 63, ce qui est attesté par plusieurs témoignages. Pressé de questions par les avocats, il reconnaît avoir signé les certificats attestant que ces enfants étaient des "orphelins du Darfour". Mais assure qu'il a été trompé lors de la signature, ayant toujours affirmé qu'il connaissait les parents tchadiens de ces enfants.

Qu'a compris Souleymane Ibrahim Adam des documents que les responsables de L'Arche de Zoé lui ont fait signer et qui prévoyait une remise "définitive" des enfants ? Sait-il vraiment les questions qu'on lui pose ? Il ne parle que l'arabe soudanais alors que le traducteur s'exprime en arabe tchadien. Sans cesse, le public, qui lui saisit les propos de l'interprète, proteste contre ses oublis ou ses contresens. Les avocats du marabout, commis d'office, sont aux abonnés absents.

Les quiproquos sont aussi culturels. Souleymane Ibrahim Adam ne semble guère se soucier du fait que les enfants soient soudanais ou tchadiens, critère déterminant pour L'Arche de Zoé. Pour lui, les enfants sont massalits, comme lui, une ethnie qui vit de part et d'autre de la frontière : "Ce sont mes frères qui ont amené les enfants." A propos de la destination finale des enfants, cachée aux populations, Emilie Lelouch revendique au contraire la plus parfaite transparence : "On a toujours expliqué sur notre site que des familles attendaient les enfants en France." Comme si les familles africaines, vivant en brousse loin de tout branchement électrique, avaient pris leurs renseignements sur Internet.

En revanche, tout le monde s'accorde pour constater que les familles se bousculaient pour confier des enfants. "Je refusais cinq à dix enfants par jour, a témoigné Emilie Lelouch. Des femmes en larmes me suppliaient : "Prends mon enfant, je ne peux pas m'en occuper". Ce n'est pas facile de regarder un enfant dans les yeux et de lui dire non." Mais elle reconnaît que " parfois, des mères arrivaient alors qu'on ne savait même pas que tel enfant avait une mère".

Un autre intermédiaire a fait les frais des dénonciations d'Eric Breteau qui, se substituant à ses avocats, mène de fait l'audience. Venu librement témoigner, Mahamat Eritero, intermédiaire de L'Arche de Zoé dans la ville de Tiné, est ressorti du palais de justice entre deux policiers. Entre-temps, il est apparu qu'il avait trompé Eric Breteau : les orphelins qu'il prétendait avoir ramenés du Soudan étaient des Tchadiens.

Jusque-là protégé de l'inculpation par son appartenance à l'ethnie zaghawa, celle du président tchadien Idriss Déby, il a été placé en garde à vue, acte presque impensable en temps ordinaire. Pour certains magistrats tchadiens, ce procès est aussi l'occasion d'afficher des rêves d'indépendance.