Sauver Le Darfour dans le monde

Massacrer pour mieux régner

Montréal Campus , 23 Février 2005

Le 31 janvier, la commission d’enquête de l’ONU sur le Darfour déposait son rapport sur la crise qui enflamme la province occidentale du Soudan depuis février 2003. Ses conclusions confirment ce que les organismes de défense des droits humains affirment depuis près de deux ans: les dirigeants soudanais sont responsables des attaques systématiques contre la population civile qui ont déjà causé la mort de 70 000 personnes. Les victimes ont également été pillées, torturées et violées. Selon les observateurs internationaux, ce sont surtout des agriculteurs qui sont visés, les membres des tribus associés aux rebelles qui ont pris les armes contre le gouvernement soudanais en 2003.

Depuis septembre 2004, les États-Unis qualifient les massacres de génocide. Les inspecteurs de l’ONU nient pour leur part que ces crimes «graves et odieux» contre l’humanité fassent partie d’un plan cherchant à détruire un groupe ethnique, racial ou religieux.

Les Américains se présentent comme les opposants les plus coriaces au régime de Khartoum, mais ils semblent pourtant chercher à ralentir le processus de justice envers les tortionnaires. Ils s’opposent farouchement à la comparution des suspects devant la Cour pénale internationale, la voie judiciaire privilégiée par l’ONU. La responsable des communications pour la section canadienne francophone d’Amnistie internationale, Anne Ste-Marie, dénonce l’interférence américaine. «Les États-Unis voudraient créer un tribunal spécial parce qu’ils refusent de reconnaître la légitimité de la Cour pénale internationale. Celle-ci serait pourtant prête à enclencher un procès demain matin. On a déjà pu constater qu’avec un procès ad hoc de ce genre, tel que celui des génocidaires rwandais, énormément de temps et de ressources sont gaspillées.»

Un conflit racial?

En plus de cette controverse terminologique, une confusion sur la nature réelle de la crise est entretenue depuis le début des hostilités. «Les médias véhiculent souvent une vision raciale du conflit en le présentant comme un affrontement entre nomades arabes et sédentaires “africains” alors que la crise a été déclenchée essentiellement pour des motifs politiques», précise le professeur assistant de science politique à l’Université Concordia, Leander Schneider.

Les groupes ethniques du Darfour ont tous été arabisés et comptent presque exclusivement des musulmans sunnites. Les différences parmi la population sont principalement liées au mode de vie. Or, la désertification, les sécheresses à répétition depuis les années 1980 et l’introduction d’armes automatiques ont envenimé les tensions entre pasteurs et agriculteurs.
La Chine est, avec la Russie, l’un des principaux fournisseurs de Khartoum en équipement militaire. Les États-Unis et les pays européens, malgré l’embargo sur la vente d’armes au Soudan, décrété par l’Union européenne en 1994, participent également à ce commerce lucratif. Quant aux insurgés, ils se procurent la majorité de leurs armes auprès de nations voisines, sympathiques à leur cause (Éthiopie, Érythrée, Ouganda).
Manipulation politique

«Le gouvernement soudanais a utilisé les tensions déjà existantes entre nomades et sédentaires. Il les a exacerbées en fournissant des armes à des groupes arabes. Il cherche à chasser les habitants des terres de la région et à se les approprier», soutient Ahmed Abdirahman, responsable de projet pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord pour l’organisme québécois Alternatives.
Ainsi, les meurtres, les viols, la destruction de villages, le pillage des troupeaux et la contamination des puits ne sont pas uniquement orchestrés par les milices janjaouites, mais sont menés en collaboration avec les forces gouvernementales. Le coordonnateur de projet pour Médecins sans frontières, Patrick Lemieux, a entendu de nombreux témoignages allant dans ce sens lors de son séjour au Soudan en juin dernier. «Les réfugiés nous racontaient comment leur village avait été détruit. Généralement, il y a d’abord une vague de frappes aériennes. Les avions de l’armée soudanaise larguent non seulement des bombes, mais aussi tout ce qui peut causer du dommage: carcasses de voitures, tables, etc. Ensuite, les troupes au sol et puis les milices janjaouites finissent le travail.»

La rébellion, qui a éclaté en février 2003, découle d’un sentiment de frustration par rapport à un gouvernement fondamentaliste islamique, fortement centralisé, et qui n’a jamais encouragé le développement économique du Darfour.

La crise a éclaté à l’ouest du Soudan au moment de la reprise des négociations qui ont mené à la signature d’un accord de paix le 9 janvier dernier, mettant fin à la guerre civile qui, depuis 1983, avait fait 1,5 million de victimes. Ces confrontations sanglantes qui ont opposé les musulmans du nord aux chrétiens et animistes du Sud-Soudan sont étroitement liées à la révolte à l’ouest du pays, selon Leander Schneider. «Les élites politiques au Darfour se sont senties exclues du processus de négociation et des ententes de partage du pouvoir et des richesses conclues entre le gouvernement et les rebelles du sud.»
Complices et spectateurs

Les hésitations de la communauté internationale à intervenir dans le conflit peuvent s’expliquer par son indifférence par rapport à ce pays d’Afrique de l’Est, aussi bien que par les intérêts commerciaux ou stratégiques divergents qui y sont liés.
«Le Soudan n’utilise actuellement qu’une fraction de son immense potentiel. Le pays compte des terres très fertiles, en plus de ses richesses minières, gazières et pétrolières», remarque Ahmed Abdirahman. Ses réserves de pétrole encore peu exploitées pourraient lui permettre de devenir un producteur de moyenne importance sur le marché mondial.
L’imposition de sanctions économiques ou l’envoi de contingents militaires afin de résoudre le conflit intra-étatique nécessiterait l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU, contrôlé par les puissances américaines, britanniques, françaises, russes et chinoises. Or, chacune d’entre elles a une part de responsabilité dans l’hécatombe qui continue au Darfour. Les principaux adversaires d’une action musclée contre le Soudan sont la Chine et la Russie. L’avidité de la Chine pour les matières premières nécessaires à la réussite de son décollage économique l’a poussée à investir massivement dans le secteur pétrolier soudanais. Elle possède aujourd’hui 40 % du principal conglomérat d’exploitation.

Devant l’iniquité de leur gouvernement national et les réticences des puissances mondiales à s’interposer dans le conflit, les militants du Darfour doivent s’en remettre à leur propre persévérance, indique Ahmed Abdirahman. «À l’instar du Québec, le Soudan a un mouvement social diversifié et fort, composé de groupes de femmes, de jeunes, de syndicats. Malgré la répression impitoyable, ils continuent à défier leur gouvernement illégitime, brutal et irresponsable. Selon lui, ce sont les véritables porteurs d’espoir pour le Darfour. «Ces gens effectuent un infatigable travail de fourmi vers la démocratie. «Si un changement démocratique doit s’effectuer dans notre pays, disent-ils, il va venir de nous, et non pas de gens provenant de l’extérieur.»