Sauver Le Darfour dans le monde

La mission de l'Eufor pour le Darfour menacée par la guerre civile au Tchad

Le Monde, 01 Décembre 2007

Les trois engins de terrassement, qui s'affairent discrètement sur un terrain clos proche de l'aérodrome de N'Djaména, semblent l'attester : la force européenne (Eufor) mandatée par l'ONU pour assurer la sécurité dans l'est du Tchad et le nord de la Centrafrique est sur la bonne voie. Là, dans la caillasse ocre, doit sortir de terre le futur centre de commandement destiné aux 3 000 militaires de l'Union européenne (UE) chargés d'assurer la protection des 400 000 réfugiés soudanais et déplacés tchadiens et centrafricains victimes du conflit du Darfour, ainsi que des humanitaires cibles d'attaques de plus en plus fréquentes.

Cette initiative portée par la France est en panne au moment où la reprise de combats entre armée régulière et rebelles, depuis le 26 novembre, en souligne à la fois la nécessité et les risques. Alors que la France dispose déjà, au Tchad, des 1 200 hommes de l'opération "Epervier", l'UE a accepté d'envoyer l'Eufor à une stricte condition : sa neutralité. Mais la bataille acharnée qui, à l'est d'Abéché, oppose sporadiquement les troupes commandées par le président Idriss Déby en personne aux rebelles emmenés par Mahamat Nouri, réveille les soupçons des partenaires de la France. Les Mirages et le Bréguet-Atlantique d'"Epervier" jouent en effet un rôle de renseignement crucial dans les combats en cours, au service de l'armée tchadienne.

Des dirigeants européens craignent que la force européenne, constituée pour moitié de soldats français, ne soit entraînée dans la guerre civile tchadienne. L'importance de la présence française représente un "danger d'engagement direct de l'Eufor dans des affrontements armés", a estimé, mardi, le ministre autrichien de la défense Norbert Darabos. A l'inverse, le Quai d'Orsay a estimé que la reprise des hostilités au Tchad "confirme la nécessité de mettre en place le plus rapidement possible" la force européenne.

OPÉRATION "EPERVIER"

Sur le papier, tout est clair : les Français de l'opération "Epervier" et les Européens de l'Eufor ne partagent ni les mêmes missions ni les mêmes bases ni la même chaîne de commandement. Les premiers, stationnés à N'Djaména et Abéché, "garantissent la souveraineté de l'Etat tchadien" dans le cadre d'un accord de coopération bilatéral datant de 1976. Les seconds seront chargés de sécuriser les réfugiés et déplacés. "Epervier" doit cependant agir "en appui" de l'Eufor dans plusieurs domaines déterminants : carburant, transmissions, santé, appui aérien.

Initialement, le déploiement de l'Eufor était prévu à la mi-novembre, début de la saison sèche qui marque souvent la reprise des hostilités. Mais les Européens ont raté le coche et les rebelles sont passés à l'attaque. "Si l'Eufor se déployait maintenant, elle se trouverait dans une situation tactique difficile, reconnaît un officier français en poste au Tchad. Elle débarquerait dans une zone où les gens se battent, tout en se prétendant impartiale. Bernard Kouchner [le ministre français des affaires étrangères] voulait à tout prix agir pour le Darfour. Il nous a lancés dans une dynamique dont on ne voit pas bien comment sortir."

Chez les Tchadiens, l'arrivée de l'Eufor est considérée en soi comme l'un des enjeux des combats. Les hommes de Mahamat Nouri auraient décidé d'agir avant le déploiement des Européens. Les rebelles ont annoncé, vendredi 30 novembre, être "en état de belligérance contre l'armée française ou toute autre force étrangère sur le territoire national". "Nous mettons en garde l'armée française, ont-ils ajouté. Dorénavant, si elle nous survole, nous allons tirer sur ses avions."

Or, faute de moyens, l'arrivée des premiers éléments de la force européenne est reportée sine die. Si le contingent de troupes a été constitué, trois avions d'évacuation sanitaire et une dizaine d'hélicoptères manquent encore. Des pays comme l'Ukraine et la Turquie sont sollicités. Une prospection hors de l'UE qui souligne la profondeur du blocage face à une réelle urgence. "Si la sécurité ne revient pas, prévient le responsable d'un camp de réfugiés de l'est tchadien, la lutte pour la survie au jour le jour continuera de prévaloir, avec la violence qu'elle génère".