Sauver Le Darfour dans le monde

Un plan pour le Darfour

La Presse, 06 Avril 2005

Le premier ministre Paul Martin est obsédé par la situation au Darfour. Il a bien raison. Dans cette région occidentale du Soudan, une opération de nettoyage ethnique particulièrement sanglante se déroule et porte en germe le spectre d’un nouveau Rwanda. Paul Martin aimerait voir une intervention plus ferme et plus massive de la communauté internationale au Darfour pour éviter le pire et trouver une solution. Et il est prêt à en assumer le leadership. Il a donc ordonné à ses ministres et fonctionnaires d’élaborer un ambitieux plan d’intervention dont le coût pourrait atteindre 100 millions de dollars.
Les populations du Darfour subissent depuis deux ans déjà les effets d’une terrible guerre entre des groupes rebelles et le gouvernement soudanais. Sous prétexte de lutter contre la rébellion, le gouvernement et des milices arabes locales s’attaquent aux civils, particulièrement aux femmes et aux enfants. Le conflit a provoqué le déplacement de quelque deux millions de personnes et la mort de 200 000 à 400 000 autres selon l’évaluation récente d’une mission parlementaire britannique.

Devant cette tragédie, la communauté internationale réagit timidement et en ordre dispersé. Les États-Unis qualifient de " génocide " les actes commis par le gouvernement et les milices envers les populations du Darfour, mais ne font rien pour y mettre un terme, comme le prévoit la Convention contre le génocide de 1948. Cette qualification n’est pas retenue par le Canada, l’Union européenne et la plupart des autres États. Ils parlent plutôt de massacres, de violations massives des droits et veulent donner une chance à la diplomatie et aux pressions économiques pour mettre un terme aux exactions. L’Union africaine joue les médiateurs et a déployé une force de paix dont l’efficacité est douteuse.

Cette cacophonie pousse l’ONU à se montrer prudente. Elle a créé une commission d’enquête internationale visant à déterminer si des actes de génocide ont effectivement été commis au Darfour. La commission a rendu son rapport en février et estimé que le gouvernement et les milices soudanais n’avaient pas commis de génocide mais s’étaient rendus coupables d’abus généralisés dont la torture, le viol, le meurtre et le pillage de civils. Toutefois, selon le rapport, " la conclusion selon laquelle aucune politique de génocide n’a été poursuivie ni appliquée au Darfour par les autorités du gouvernement, ni directement ni par l’intermédiaire des milices sous leur contrôle, ne doit en aucune façon servir à diminuer la gravité des crimes perpétrés dans la région. "
Et ces crimes se poursuivent, ce qui a amené le Conseil de sécurité à adopter la semaine dernière deux résolutions imposant des sanctions contre les dirigeants civils et militaires soudanais et prévoyant de traduire devant la Cour pénale internationale les auteurs présumés de crimes commis au Darfour. Kofi Annan a remis hier au procureur de la Cour une liste de 51 suspects.
Les moyens du Canada Si le cadre d’une action économique et juridique contre le gouvernement soudanais et les bourreaux est en place, la situation sur le terrain, elle, se dégrade. Selon l’ONU, la mise en oeuvre de l’accord de paix signé entre rebelles et gouvernement soudanais en janvier dernier est dans l’impasse et les deux parties font preuve de mauvaise foi. La guerre a donné naissance au banditisme, rendant de plus en plus compliquée une résolution politique du conflit. L’insécurité règne en dehors des camps de réfugiés, et certaines régions du Darfour, un territoire de la taille du Manitoba, sont pratiquement inaccessibles aux convois humanitaires. Et comme si cela ne suffisait pas, la sécheresse en cours cause de nombreux déplacements de population.

Devant ce sombre tableau, le Canada peut-il agir efficacement ? Et a-t-il les moyens de le faire ? À l’évidence, le gouvernement canadien ne peut à lui seul influer sur le cours des événements. Toutefois, s’il proposait un plan ambitieux et détaillé d’intervention humanitaire, militaire et diplomatique, il créerait auprès de ses partenaires une puissante incitation à intervenir sérieusement au Darfour.

Le Canada a déjà versé 25 millions en aide humanitaire et s’est engagé à hauteur de 20 millions pour soutenir l’action militaire de l’Union africaine au Darfour. C’est bien, mais ce n’est pas suffisant pour assurer le leadership d’une intervention et vraiment mobiliser la communauté internationale. Réunis a Ottawa la semaine dernière en conférence interministérielle, les fonctionnaires ont discuté d’une grande initiative dont le coût pourrait facilement atteindre les 100 millions de dollars. Cette somme permettrait le déploiement d’observateurs militaires nécessaire à la mise en oeuvre du plan de paix, la formation et l’équipement de Casques bleus africains, la protection et l’acheminement de l’aide humanitaire, la prise en charge de camps de réfugiés, le retour dans leurs villages des personnes déplacées ou réfugiées, le désarmement, la démobilisation et la réinsertion des milices et des rebelles, la reconstruction des circuits économiques, l’accès à l’eau, la recherche et la capture des criminels.

Le Canada a les moyens de cette entreprise. Sur le plan militaire, les forces armées peuvent offrir des troupes. L’an dernier, il y avait presque 4000 militaires à l’étranger, aujourd’hui, il en a 1500. Sur le plan financier, le gouvernement nage dans les surplus et il peut trouver les ressources, en personnel, en matériel ou en argent pour soutenir pareille initiative.
Depuis un an, Paul Martin, fragilisé par les affaires de corruption au sein du Parti libéral, sillonne le monde dans le but évident de se donner une image d’homme d’État de stature internationale. Pourtant, il faut plus que des visites au Burkina Faso, en Haïti, au Soudan ou au ranch de George Bush pour compter sur la scène internationale. Il faut offrir quelque chose. Si le Darfour obsède le premier ministre, alors le Darfour sera le test de son leadership international et celui du Canada.



Jocelyn Coulon est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. Il vient de publier le " Guide du maintien de la paix 2006 ", chez Athéna Éditions