SOS pour le Darfour

Anne-marie Impe

Les Enjeux Internationaux, 02 Mai 2004

Depuis le début de l’année 2003, l’Ouest du Soudan est ravagé par un conflit qui a provoqué une des plus graves crises humanitaires de ce début de siècle.
Pendant que la communauté internationale commémore les dix ans du génocide rwandais, à coups de théâtraux « Plus jamais ça ! », « nettoyage ethnique » et autres crimes contre l’humanité se commettent au Darfour. Dans l’indifférence presque totale.

« Les forces gouvernementales et les Arabes sont arrivés ensemble à 8 heures du matin, quand les gens faisaient la prière. Certains étaient en voiture, d’autres allaient à cheval ou à dos de chameau. Les Janjawids [ndlr : milices tribales arabes, armées par le gouvernement] portaient des uniformes de l’armée. Sans crier gare, ils se sont mis à brûler le village et à tirer sur les civils. Ils ont tué tous ceux qui étaient noirs. Voilà le programme : ils ne veulent pas de tribus noires dans cette région ».
Zeinab, 25 ans, et son mari, village de Miramta, 7 février 2004.

« Ils ont encerclé le village. J’étais caché dans l’herbe et j’entendais le commandant dire dans son téléphone satellite : “Nous sommes près du village numéro 1541. Nous avons trouvé les groupes d’autodéfense et nous les avons tués“. Ils ont tout brûlé, tout pillé. Ils ont brûlé toutes les mosquées qui n’étaient pas en briques. Les Janjawids ont pris les filles et les ont violées. Ils en ont violé treize ».
Jumaa, village de Gokur, 23 octobre 2003.

« Les Janjawids ont amené leurs chameaux dans le village et ils leur ont laissé manger tout le sorgho. Ils ont ensuite mis le feu aux maisons et m’ont tout volé, y compris mes 14 vaches. Les Janjawids criaient :“Tuez les Noubas ! Tuez les Noubas !“ Tout ça, c’est parce que nous sommes des Noirs. Nous pouvions nous défendre contre les nomades arabes, mais pas contre les Janjawids. Les forces gouvernementales leur ont donné de très bons fusils et prennent part à leurs attaques » .
Idriss, 43 ans, village de Gozbeddine, 1er octobre 2003.(1)

Le Soudan : un Rwanda au ralenti ?

Assassinats, viols, tortures, enlèvements de femmes et d’enfants pour les réduire en esclavage, déplacements forcés de populations, destruction de villages et pillages : les centaines de témoignages rassemblés par Human Rights Watch, Amnesty international, Médecins sans frontières ou les Nations unies décrivent tous les mêmes scènes. Comme autant d’épisodes d’une histoire terrible qui s’est déroulée presque à huis clos.

Depuis février 2003, en effet, le Darfour, situé à l’ouest du Soudan, est ravagé par un conflit qui aurait tué plus de 10 000 personnes et provoqué le déplacement de plus d’un million d’autres, selon les Nations unies(2) . Parmi celles-ci, 110 000 ont traversé la frontière du Tchad, et plusieurs dizaines de milliers sont déjà arrivées dans les camps mis sur pied par le Haut commissariat aux réfugiés (HCR). Les autres errent toujours dans la zone aride qui borde la frontière.
Tous les rapports concordent : ce désastre humanitaire a été provoqué par la politique de répression indiscriminée lancée par le gouvernement soudanais contre une rébellion apparue en février 2003, au sein de populations négro-africaines du Darfour (voir « Le contexte, des populations marginalisées», pp. 12 et 13).

Alors que Khartoum parle de campagne contre-insurrectionnelle et reconnaît que « certains excès individuels » ont pu être commis par ses troupes, « en réaction à ceux commis par les rebelles », d’autres, par contre, évoquent sans ambages une politique d’épuration ethnique menée au bénéfice de tribus arabes et au détriment de populations négro-africaines.
« Le Soudan est un Rwanda au ralenti », n’hésite pas à déclarer John Prendergast, le conseiller spécial du président de l’International Crisis Group(3) . « J’étais au Rwanda durant le génocide, explique pour sa part Mukaesh Kapila, le coordinateur des Affaires humanitaires de l’ONU au Soudan. Le niveau de violation des droits de l’Homme au Darfour y est semblable. C’est davantage qu’un simple conflit. C’est une tentative organisée de se débarrasser d’une population »(4).

De retour d’une mission au Darfour, Daniel Augstburger, responsable des secours d\'urgence de l\'ONU, confirme cette analyse, en déclarant le 1er avril à Genève : « Nous avons constaté un déplacement systématique des populations non arabes par le gouvernement afin de les cantonner dans divers camps pour personnes déplacées. Nous avons pu aller dans des zones où nous avons été témoins de l\'incendie systématique de villages alors même que nous étions sur place. Il y a un dessein, il y a un ciblage spécifique de populations. »(5) Propos excessifs, destinés à se protéger en cas d’évolution apocalyptique de la situation ? C’est ce que dénoncent certains journalistes français, comme Christophe Ayad qui accuse l’ONU de « crier au loup, au risque de banaliser le mal » (6) . Ou Jean-Philippe Rémy qui estime qu’« établir un parallèle avec le Rwanda a toutes les chances d\'échauffer un peu plus les esprits dans une région déjà prompte à l\'embrasement. » (7)

« On savait »

Que la situation mérite ou non la qualification de « nettoyage ethnique », chacun en reconnaît aujourd’hui l’extrême gravité. Comment expliquer dès lors des réactions aussi tardives ?

Après le génocide du Rwanda, en 1994, la communauté internationale n’affirmait-elle pas avoir mis en place un système d’alerte, voire de prévention des conflits ? Or, ces déclarations de hauts fonctionnaires de l’ONU interviennent treize mois après le début des violences. Depuis février 2003, les exactions ont été crescendo pour culminer d’octobre 2003 à février 2004. Selon un rapport du Haut commissariat aux droits de l’Homme, le nombre de déplacés internes est d’ailleurs passé de 250 000 personnes à plus d’un million, entre septembre 2003 et avril 2004(8) .
Alors, comment comprendre le « silence assourdissant » des responsables politiques du monde entier pendant toute cette période ?

Faut-il incriminer le manque d’informations ? Difficile d’y croire. En juin 2003 déjà, l’International Crisis Group avait décrit, dans un rapport bien documenté (9) , la répression menée par Khartoum et avait appelé la communauté internationale à réagir. Et dès septembre, plusieurs ONG, dont Médecins sans frontières lançaient leurs premiers communiqués d’alerte.

Pendant les quatre à cinq mois « sensibles », le gouvernement soudanais réussissait, il est vrai, à interdire pratiquement toute action des organisations humanitaires au Darfour(10) et à contrôler très étroitement l’accès des journalistes. Certains parvenaient malgré tout à pénétrer dans le pays, comme Jean-Philippe Rémy qui, dans Le Monde du 20 janvier 2004, publiait un reportage réalisé en territoire soudanais. (11)

Si la réaction de l’ONU a donc été incroyablement tardive, au moins ses hauts fonctionnaires ont-ils cette fois joué un rôle décisif pour alerter l’opinion publique de la gravité de la situation. Le 7 avril, lors de la commémoration du génocide rwandais, Kofi Annan, le secrétaire général de l’ONU, montait lui-même au créneau pour appeler la communauté internationale à réagir, déclarant qu’elle « devait être prête, quels que soient les termes utilisés pour décrire la situation, à prendre des actions rapides et appropriées, c’est-à-dire une succession de mesures qui pourrait inclure une action militaire ».
Mais malgré cette prise de position claire et ferme, les différents Etats membres de l’ONU décidaient …de ne rien décider.

Le « rapport interdit »

Le 23 avril, à Genève, la Commission des droits de l’Homme des Nations unies (CDH) choisissait de ménager Khartoum en ne condamnant pas les exactions commises contre les populations du Darfour. Une position vivement dénoncée par Human Rights Watch et Amnesty international, mais qui ne surprend guère quand on sait que la majorité des 53 pays qui constituent la CDH violent eux-mêmes les droits de l’Homme et ont tendance à bloquer toute condamnation à l’égard de l’un d’eux.

Le projet initial de résolution, déposé par l\'Union européenne, avait reçu le soutien de Washington. Il exigeait que le gouvernement soudanais prenne des mesures pour mettre fin aux « attaques systématiques contre les civils », et « cesse d\'apporter le moindre soutien (…) aux milices janjawids » (ndlr :que Khartoum a toujours démenti soutenir). La résolution dénonçait aussi « le dépeuplement forcé de zones entières ». A la suite de négociations entre délégations africaine et européenne, ce texte a été complètement édulcoré, puisqu’il se contente de demander à Khartoum de « s’engager à neutraliser les milices armées », sans référence explicite aux Janjawids. Il a été adopté par 50 voix pour, deux abstentions et un vote contre : celui des Etats-Unis(12) .
Double victoire pour le gouvernement soudanais, qui réussissait aussi à empêcher la diffusion, avant le vote, d’un rapport sur la situation au Darfour.

Rédigé à la suite d’une mission effectuée au Tchad, du 5 au 15 avril, par une équipe du Haut commissariat aux droits de l’Homme(13) , ce « document interdit » a atterri sur les bureaux d’Enjeux internationaux. Il décrit un « règne de terreur » sur le Darfour et souligne que les exactions qui s’y déroulent « pourraient constituer des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ». Parlant d’« attaques répétées contre des civils par les forces gouvernementales soudanaises et leurs milices alliées en vue de provoquer leur déplacement » et « d’un usage disproportionné de la force », il dénonce également la totale impunité dont bénéficient les Janjawids, qui agissent en étroite coordination avec les forces régulières. Et il note que les attaques visent essentiellement des tribus d’origine africaine.

Silence, on tue !

Début mai, deux équipes de l’ONU(14) confirment ces accusations. Le deuxième rapport décrit clairement une politique de « nettoyage ethnique » et dénonce une « stratégie systématique et délibérée visant à affamer les populations ». De leur côté, les organisations humanitaires ne cessent de répéter combien la situation réclame des mesures urgentes. La destruction des récoltes et des puits lors du conflit, conjuguée à l’arrivée des pluies (dès le mois de mai), vont en effet transformer ce qui est déjà une catastrophe humanitaire en une situation de famine.

Le 7 mai, le Conseil de sécurité des Nations unies ne décide malgré tout d’aucune action immédiate, prenant ainsi le risque de condamner à mort des milliers de personnes.? C’est donc la « realpolitik » la plus crue et la plus cruelle qui l’emporte. Une fois de plus. Les ONG ne s’avouent toutefois pas vaincues. Pendant que les organisations humanitaires renforcent leurs actions au Tchad et tentent de pouvoir intervenir efficacement au Darfour, les associations de défense des droits de l’Homme multiplient les interventions auprès des gouvernements et des institutions internationales. Dix ans après le Rwanda, va-t-on réussir à éviter que l’histoire ne bégaie ?


-------------------------------------------------------------------------------Notes :

(1) Témoignages extraits du rapport de Human Rights Watch: Darfur destroyed, Ethnic Cleansing by Government and Militia Forces in Western Sudan, May 2004, 82 pages.
(2) Il y aurait 570 000 déplacés internes dans le Darfour Ouest, 290 000 dans le Nord Darfour et 140 000 dans le Sud. Source : Report of the Acting High Commissioner on the human rights situation in Darfur, April 2004, 21 pages.
(3) Ethnic Cleansing in Darfur: A New Front Opens in Sudan’s Bloody War, discours prononcé devant la Commission des relations internationales de la Chambre des représentants des Etats-Unis, à Washington, le 6 mai 2004.
(4) Déclaration du 19 mars 2004, citée par Christophe AYAD, dans « Une guerre ethnique au cœur de nulle part », Libération, 23 avril 2004.
(5) « L’ONU dénonce une catastrophe humanitaire au Darfour », www.lemonde.fr, 1er avril 2004.
(6) « Une guerre ethnique au cœur de nulle part », op. cit.
(7) « Une “guerre oubliée“ qui a déjà fait 10 000 morts selon les Nations unies », Le Monde, 25 avril 2004.
(8) Report of the Acting High Commissioner, op. cit. p. 3.
(9) Sudan’s other wars, International Crisis Group (ICG), Khartoum/Brussels, 25 June 2003.
(10) Darfur destroyed, Human Rights Watch, op. cit. p. 51
(11) « Khartoum écrase la rébellion du Darfour par le feu et le sang », Le Monde, 20 janvier 2004.
(12) « Dans dix ans, on nous demandera : “Où étiez-vous au moment de cette épuration ethnique ? Qu’avez-vous fait ? » déclarait, le 23 avril, Richard Williamson, l’ambassadeur américain auprès de la Commission des droits de l’Homme.
(13) Report of OHCHR mission to Chad, 5-15 April 2004, 13 pages.
(14) La première appartient au Haut commissariat aux droits de l’Homme et la deuxième est composée d’experts de l’UNICEF, de l’OMS, de la FAO et de l’OCHA (Office de coordination des affaires humanitaires). Titre des deux rapports : Report of the Acting High Commissioner, op. cit. et United Nations Inter-Agency Fact Finding and Rapid Assessment Mission, Kailek Town, South Darfur, 25 April 2004.