Le sous-développement est réel au Darfour, mais...

Entretien Mené à Khartoum Par Alexandre T. Djimeli

All Africa, 10 Avril 2007

Il dissèque le problème du Darfour. L\'historien affirme qu\'il y a un problème de développement dans cette région mais estime que l\'on ne peut pas y apporter des solutions dans une situation de guerre. Il confesse par ailleurs qu\'il s\'agit d\'une question difficile à aborder, mais évoque quelques pistes de résolution.

Pourquoi la guerre au Darfour a-t-elle pris une si grande ampleur au point de déboucher sur les conséquences aussi inhumaines aujourd\'hui ?

Pour comprendre son ampleur, la situation du Darfour peut s\'analyser sous quatre aspects au moins : tribal, régional, national et international. Au départ et de façon classique, le conflit au Darfour oppose des villages ou alors des tribus vivant dans le même espace ( ) Avant, ces tribus se battaient surtout avec des armes blanches : couteaux, machettes, lances, Mais les guerres dans les pays voisins ont provoqué une prolifération d\'armes modernes dans la région. C\'est ainsi que les différentes tribus ont utilisé tout l\'arsenal qui vient des pays qui partagent la frontière avec le Soudan dans la région du Darfour : Tchad, République centrafricaine, etc.

Ce conflit tribal s\'est intensifié avec l\'entrée en scène des rebelles et, surtout, sa régionalisation. Il y a en effet 22 tribus qui vivent à cheval entre le Darfour d\'une part, et les républiques du Tchad et Centrafricaine d\'autre part. Quand des mouvements armées veulent conquérir le pouvoir dans ces pays - ceux-ci sont souvent tribaux - ils viennent recruter des membres de leur tribu au Darfour pour les soutenir. C\'est par exemple le cas des Zaghawa et des Gouran qui ont respectivement participé à l\'accession au pouvoir de Idriss Deby et de Hissène Habré au Tchad. Et quand ces tribus se battent entre elles aujourd\'hui dans ces pays-là, leurs parents restés au Darfour se sentent interpellés et les luttes internes aux pays voisins se reportent au Darfour entre ces mêmes tribus mais de nationalité soudanaise. C\'est ainsi que des conflits tchado-tchadiens deviennent des conflits darfo-darfouriens. Vous comprenez donc que le conflit entre Idriss Deby et sa rébellion est donc reproduit au Darfour avec d\'une part ceux qui sont pour le gouvernement soudanais et d\'autre part ceux qui le combattent. C\'est cela la régionalisation de la guerre au Darfour.

Le conflit s\'est en plus soudanisé, c\'est-à-dire qu\'il a dépassé le cadre du Darfour pour devenir une préoccupation nationale dans tout le Soudan. Des forces politiques ici même à Khartoum ont voulu interférer dans la question du Darfour pour se positionner et montrer que le régime actuel est incapable d\'assumer ses responsabilités et, partant, s\'affirmer comme étant les seules à pouvoir ramener la paix au Darfour. Elles ont ainsi signé des alliances avec des groupes en guerre au Darfour pour espérer gouverner tout le Soudan sans contestation.

Au sujet de son internationalisation, il faut dire que certaines puissances dont les Etats-Unis d\'Amérique veulent se servir du Darfour comme tremplin pour évincer le président Béchir et imposer un autre gouvernement au Soudan.

Tous ces quatre aspects étaient aussi présents dans le conflit entre le Sud-Soudan de feu John Garang et le gouvernement fédéral. Qu\'est-ce qui explique que ce conflit-là qui a duré 23 ans n\'ait pas fait autant de victimes (morts, déplacés, réfugiés, ) que celui du Darfour qui a pris de l\'ampleur il y a 4 ans seulement ?

C\'est vrai que tous ces facteurs étaient réunis dans la question du Sud-Soudan. Mais le gouvernement a pu signer un accord de paix avec le Sud ; ce qui n\'est pas facile aujourd\'hui avec l\'Ouest du pays (le Darfour). En effet, au Darfour, ceux qui s\'opposent au régime en place ne sont pas regroupés autour d\'un front uni. Ce qui est différent du Sud où il y avait un seul front avec une tête de proue : John Garang. Au Darfour, on dénombre actuellement plus de 20 groupes armés différents. Le gouvernement a pu rallier 5 d\'entre eux à travers des accords. Mais il reste plus de 14 autres ; il faut discuter et tomber d\'accord avec tous les opposants dans leur ensemble. Cela suppose qu\'ils aient un front commun et des points de vue unifiés.

Au-delà, il faut savoir que le peuplement du Darfour n\'est ni maîtrisé, ni stable comme dans les autres régions du pays. Nombre de ses habitants sont des émigrés des pays voisins c\'est-à-dire des populations nouvellement installées et ça change tout le temps. Il y a par ailleurs ce problème des Janjawids, des tribus arabes ou noires, etc. qui complique vraiment la résolution du problème. On va y aller progressivement.

Pour résoudre vraiment le problème, on doit pouvoir bien le cerner. A votre avis quelles sont les raisons profondes pour lesquelles des citoyens du Darfour ont pris les armes contre le gouvernement de Khartoum ?

Ils ont pris les armes parce qu\'ils estiment être sous-représentés dans les instances de décision politiques du pays. Selon eux, le Centre-Soudan fait tout pour les exclure du partage du pouvoir en les confinant à la périphérie. Le gouvernement, l\'ayant ainsi appris, a examiné l\'affaire au niveau de la représentation nationale. Il y a environ 500 sièges à l\'Assemblée nationale du Soudan, pour tous les 26 Etats fédérés. Ce qui suppose que chaque Etat a une vingtaine de sièges pour chacun mais les 3 Etat du Darfour en ont, je crois, 62. Donc le problème ne se trouve pas au niveau de la représentation à l\'Assemblée

En ce qui concerne les gouvernements dans les Etats du Darfour, tous les postes sont occupés par les originaires de cette région, excepté le Darfour-Sud parce que certaines tribus là-bas ne voulaient pas que certains membres d\'autres tribus que la leur accèdent au poste de gouverneur. Mais un compromis avait été trouvé pour placer à ce poste un gouverneur venant du Centre-Darfour pour ainsi départager les tribus en conflit. Les ministres des gouvernements fédérés sont tous Darfouriens et vivent au Darfour. Actuellement ils tiennent au niveau national de nombreux conseils nationaux de ministères.

Mais il semble que les revendications des citoyens qui ont pris les armes ne sont pas seulement liées à la participation au pouvoir politique. N\'y a-t-il pas un problème de sous-développement qui les amène à se soulever ?

Le sous-développement est un problème réel au Darfour. Mais comment y faire face dans la guerre ? Cette région, contrairement à d\'autres, n\'est pas développée. Elle est pauvre parce que ses ressources sont insuffisantes ; ses potentialités ne sont pas exploitées. Le centre du pays a par exemple le Nil qui irrigue les terres presque toute l\'année. L\'agriculture y a pris son essor depuis des millénaires (3000 ans environ). Mais le Darfour fait partie du Soudan depuis 1916 alors que le Soudan, lui, existe depuis 300 ans ! Donc la situation de sous-développement du Darfour peut être compréhensible premièrement parce que la région est un peu aride et que ses ressources minières ne sont pas exploitées et deuxièmement parce qu\'il s\'agit d\'un territoire qui ne fait partie du Soudan que depuis peu.

Pourtant la région a beaucoup de potentialités

Oui, en effet. Il y a du pétrole, de l\'uranium, des minerais divers, en plus des produits d\'élevage, etc. L\'essentiel de ces ressources n\'est pas encore exploité.

Est-ce la raison pour laquelle certains ont affirmé que les rebelles avaient l\'ambition de faire sécession pour que les peuples du Darfour bénéficient au mieux de ces ressources quand elles seront exploitées ?

Je n\'ai pas perçu dans l\'agenda des rebelles des velléités d\'auto-détermination. Les gens leur prêtent cette idée mais tel qu\'ils agissent, ils se comportent comme des Soudanais dont l\'ambition n\'est pas de faire sécession. Ils connaissent les difficultés qu\'il pourrait y avoir à exploiter les ressources du Darfour.

Vous avez précédemment affirmé que les Etats-Unis voulaient profiter de la situation du Darfour pour renverser l\'actuel gouvernement. Peut-on savoir comment et pourquoi ?

Vous savez que le Soudan est accusé d\'être dans ce qu\'ils appellent l\'axe du mal de par ses options islamiques et arabes. Avec d\'autres pays arabes qui l\'entourent et au regard de sa position géographique, les américains le considèrent comme une menace pour Israël. Seule la mer rouge sépare le Soudan d\'Israël qui est un point focal de l\'action américaine dans la région. Et les israéliens eux-mêmes n\'aiment pas avoir affaire à un gouvernement dont l\'action politique se situe dans le cadre d\'une idéologie arabe ou islamique. Au-delà, il y a des raisons économiques liées à l\'accès à la mer, à l\'évacuation des produits pétroliers et à l\'aide que l\'on soupçonne le Soudan d\'apporter aux pays ou aux mouvements tels que le Hamas, L\'autre raison pour laquelle les Etas-Unis veulent voir l\'actuel gouvernement soudanais tomber, c\'est qu\'ils le soupçonnent d\'abriter les terroristes ou de favoriser le terrorisme. Les Etats-Unis pensent que s\'il y a une tendance islamique au Soudan, c\'est qu\'il y a une tendance terroriste qu\'ils comptent combattre avec tous les moyens en leur possession.

Dès lors, les américains veulent sauter sur la situation du Darfour pour atteindre leurs objectifs, notamment en créant des divisions internes, en soutenant les dissidences, en alimentant des rebellions, pour après affirmer que le Soudan ne respecte pas les droits de l\'homme, qu\'il n\'y a pas de démocratie, etc. C\'est pourquoi dès qu\'une rébellion naît spontanément ou sous l\'instigation de l\'extérieur, les Etats-Unis s\'organisent pour accorder des facilités diplomatiques aux rebelles, en leur donnant de l\'argent et même des armes Puis après, ils essaient de monter les membres du Conseil de sécurité de l\'Onu contre le Soudan, de même que la Cour pénale internationale

Comment pensez-vous que l\'on puisse résoudre le problème du Darfour de façon durable ?

Le problème du Darfour est très compliqué. Il ne peut pas être résolu en deux ou trois jours. Il faut de la patience, de la liberté, du dialogue, beaucoup de négociation, Il faudra ensuite revoir l\'organisation politique de cette région. Après il faudra faire un recensement général de la population du Darfour pour savoir qui est qui, qui fait quoi, avant toute redistribution des cartes. Cela permettra d\'assurer un certain équilibre dans la répartition des postes de travail. Cette consultation devra se faire sous une supervision internationale, et nationale. On devra couronner tout cela par une commission de pardon, de réconciliation et de compensation.