L’ultime carte d’un régime aux abois

Camille Bauer

L'humanité, 17 Septembre 2006

Enquête à Khartoum sur les raisons profondes de la crise au Darfour et le rôle clé de l’exacerbation de conflits historiques par un régime arabo-islamiste lui-même miné par les divisions internes.

Khartoum (Soudan),

envoyée spéciale.

\" Au départ, il n’y avait que des conflits mineurs au Darfour, mais à cause de l’idéologie véhiculée par le système arabo-islamiste, les choses ont dégénéré \", explique Kamal Al Ghizouli. Comme d’autres intellectuels et hommes politiques progressistes soudanais, cet avocat, membre du Parti communiste, estime que le drame humanitaire qui déchire les provinces de l’ouest du Soudan est la dernière conséquence d’un régime basé sur l’exclusion. \" Les Arabo-islamistes pensent avoir la meilleure culture et la meilleure religion, et ils considèrent les Africains comme des arriérés \", résume-t-il. Les choses ont encore dégénéré avec la prise du pouvoir en 1989 par une junte \" qui a voulu imposer son projet de civilisation basé sur une vision très stricte de l’islam \", ajoute Kamal.

Cette idéologie a jeté de l’huile sur le feu au Darfour, où la situation était déjà tendue. La cohabitation entre nomades et sédentaires a été altérée dans la deuxième moitié des années soixante-dix par la sécheresse. \" Les nomades n’ont plus pu faire paître leurs troupeaux et ils les ont fait descendre vers le sud avant la période habituelle, quand les champs n’avaient pas encore été récoltés \", explique Mahjoub Mohamed Saleh, rédacteur en chef du journal de gauche Al Ayam. Le visage ridé sous le turban blanc traditionnel, il raconte : les accrochages se sont multipliés, \" mais au lieu de tenter de résoudre les problèmes, le gouvernement s’est allié avec l’une des parties. Les idéologues du régime ont estimé qu’au Darfour, les cavaliers arabes serviraient mieux leur projet \".

L’autre problème a été la prolifération d’armes dans la région. \" Au début des années quatre-vingt, les tribus tchadiennes qui avaient perdu la guerre dans leur pays sont venues se réfugier au Darfour, où elles ont apporté leurs équipements militaires \", explique Zoheir Elsaraj, éditorialiste au journal Sahafa. 1986-1987 fut une autre période clé. \" Le gouvernement d’Al Madhi (1) a alors mobilisé les tribus nomades du Darfour pour aller combattre l’Armée de libération du peuple soudanais (SPLA), la rébellion du Sud \", rappelle Ghazi Souleiman. Assis devant son bureau recouvert de papiers, cet avocat défenseur des droits de l’homme n’en finit pas d’inculper tous les islamistes qui ont dirigé le pays. Kamal, lui, évoque aussi le rôle du grand projet panarabe de Kadhafi, quand le leader libyen a armé tous les groupes \" arabes \" du Sahel pour installer \" une ceinture de sécurité \" entre l’Afrique et le Maghreb. Les armes distribuées par le gouvernement depuis 2003 pour combattre les deux groupes rebelles du Darfour sont donc venues s’ajouter à un arsenal existant. Un facteur qui, soulignent ces intellectuels soudanais, accentue les difficultés pour ramener la paix dans la région.

À cela se sont ajoutées les divisions du mouvement islamiste au pouvoir. Toutes populations confondues, le Darfour est une région profondément religieuse et traditionaliste. Elle a longtemps servi de base au régime actuel comme à celui d’Al Mahdi. Ses enfants ont servi de chair à canon dans la guerre du gouvernement contre le sud du pays. Encore en 1991-1992, quand le SPLA (la rébellion du Sud) a envoyé des troupes au Darfour pour y ouvrir un autre front, le gouvernement a, avec succès, fait appel à l’ensemble des chefs locaux pour repousser l’attaque, raconte Ghazi. Mais avec l’éclatement du parti islamiste en 2001, quand le pouvoir a mis sur la touche et arrêté Hassan Tourabi, l’idéologue du régime et ami de Ben Laden, cette alliance s’est délitée.

\" Une grande partie des islamistes qui étaient proches de Tourabi étaient originaires du Darfour \", souligne Ghazi. Or beaucoup ont été renvoyés des postes qu’ils occupaient, et ont les retrouve maintenant à la tête du Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM), un des deux mouvements rebelles du Darfour. Alors que le parti de Tourabi est depuis quelque temps la bête noire du régime, qui redoute cette concurrence sur ses propres terres, il n’est pas surprenant que sa réapparition sous une forme armée à l’ouest du pays ait déclenché un branle-bas de combat à Khartoum.

\" Il y a énormément de fissures dans cette élite soudanaise \", insiste Kamal (PC soudanais). Le gouvernement et surtout le Parti du Congrès national naviguent à vue, tirés par des vents contraires. Au sein du pouvoir il y a ceux \" qui pensent que le pouvoir est trop dur avec le Darfour et avec Tourabi, mais a fait trop de concessions au Sud \", et ceux \" qui veulent vraiment faire la paix \", ou encore ceux qui \" ne veulent faire aucune concession \".

Cette cacophonie serait, selon tous ces intellectuels, chapeautée par un groupe de durs, les réels détenteurs du pouvoir. À leur tête, le vice-président Ali Osman, l’homme fort du régime. Ce sont des pragmatiques. Ils ne croient plus à la révolution islamiste qui les a fait naître et \" leur objectif est de réorganiser les structures de pouvoir au bénéfice de leurs propres intérêts \". Selon Kamal, ils sont prêts au compromis pour garder le pouvoir. Sous la pression de la communauté internationale, ils ont accepté de négocier avec le SPLA. Mais, l’accord de Naivasha qui en est sorti donne des places au pouvoir au SPLA et fait de son chef, John Garang, le vice-président. Une perspective qui reste inadmissible pour beaucoup au sein du régime. Pas question de laisser les bénéfices du pouvoir à un sudiste dans ce pays où une majorité de gens du Nord utilise encore le terme d’esclaves pour nommer les \" Noirs \" (c’est-à-dire la population du Sud).

Face à cette menace, les plus radicaux du pouvoir \" utilisent le Darfour pour gagner du temps \". Une technique qui offrirait, selon Zaheir, le moyen de \" prendre le contrôle sur les structures du pouvoir central pour que, quand Garang arrive au gouvernement, il ne soit pas en mesure de diriger quoi que ce soit \". Mais cette stratégie est aussi un signe de faiblesse. Pour survivre, le régime, dont la base déjà étroite s’est encore réduite depuis la rupture avec Tourabi, est obligé \" de ne pas perdre les fanatiques opposés à la paix \". Les détenteurs actuels du pouvoir sont ainsi devenus en quelque sorte prisonniers \" de ces religieux qu’ils ont endoctrinés et sur lesquels ils ont appuyé leur pourvoir \", résume Kamal.

Les progressistes soudanais affichent pourtant un certain optimisme. Pour eux, la crise du Darfour sera résolue par l’application à toutes les régions du pays du schéma de négociation qui a prévalu dans le règlement du conflit avec le Sud. Au bout du processus, ils voient la démocratie, le fédéralisme et l’égalité entre tous les citoyens. Un projet séduisant. Mais qui semble encore bien difficile à mettre en éuvre face à l’urgente nécessité d’assurer la sécurité et la survie des populations du Darfour. Dans l’étroite pièce d’un immeuble vieillot qui lui sert de bureau, Ali Ahmed Sayed, avocat et secrétaire générale de l’Alliance nationale démocratique, une coalition d’opposition qui regroupe les principaux partis politiques du Nord et le SPLA, l’admet : \" Aucune paix n’est possible si on ne met pas un terme à la violence dans l’Ouest. \"

- Notes :

(1) La famille Al Madhi, à la tête d’une confrérie religieuse, a joué un rôle important à l’indépendance. Lors du régime démocratique, après 1985, c’est elle qui a raflé la mise avec son parti, l’Umma. Dés 1983, Al Madhi a instauré la charia. L’Umma est aujourd’hui membre de la NDA, bien qu’une partie se soit séparée et ait ralliée le gouvernement.