La mission de l'ONU tourne au fiasco

Steve Bloomfield

The Independent , 12 Juin 2008

Manque de matériel, divisions internes, impuissance : les casques bleus déployés depuis le début de l'année sont loin de pouvoir remplir la mission lancée à grands renforts de publicité par les grandes puissances.

De El-Fasher

Près de six mois après le lancement par l'ONU de sa mission de maintien de la paix la plus importante, la plus coûteuse et la plus médiatisée de son histoire – l'envoi de 26 000 casques bleus au Darfour –, l'opération ne parvient toujours pas à assurer la protection des populations qu'elle était censée sauver.

A ce jour, à peine un tiers des effectifs militaires et un quart des forces de police ont été déployés, si bien que la mission menace de se solder par un échec catastrophique. Le matériel n'arrive pas et les soldats en sont réduits à peindre leurs casques en bleu (ou à les recouvrir d'un plastique bleu fixé par un élastique).

Pour couronner le tout, le général placé à la tête de la mission, Martin Luther Agwai, a révélé qu'il avait envisagé de démissionner. "Je pensais que le monde se désintéressait de nous", a-t-il expliqué. Ce n'est qu'après avoir lu un guide de développement personnel intitulé Stop Worrying and Start Living [Cessez de vous inquiéter et commencez à vivre] qu'il a décidé de rester.

Depuis que la mission conjointe de l'ONU et de l'Union africaine a vu le jour, au début de l'année, pour protéger les 7 millions d'habitants du Darfour contre les attaques des milices et des groupes rebelles et contre le banditisme, aucun soldat supplémentaire n'a été déployé. Des équipements indispensables comme des hélicoptères et des véhicules blindés de transport de troupes ne sont pas non plus arrivés. Les seuls véhicules dont dispose la mission, ceux de la MUAS [la Mission de l'Union africaine au Soudan, qui s'est déroulée de 2004 à décembre 2007] tombent en morceaux – quatre ans passés dans le désert laissent des traces.

Dans le camp des civils, des tensions opposent les anciens responsables de l'Union africaine (UA) et les nouveaux de l'ONU. Les premiers reprochent au personnel de l'ONU d'être "arrogant" et "hautain", tandis que les nouvelles recrues de l'ONU taxent certains membres de l'UA de "paresse" et d'"incompétence". "Ils font des réussites toute la journée et la sieste l'après-midi", commente un responsable de l'ONU.

Dans les camps de déplacés surpeuplés, où règne une chaleur sèche et poussiéreuse, le sentiment de désespoir est le même que dans les locaux climatisés du quartier général de la MINUAD [Mission conjointe des Nations unies et de l'Union africaine au Darfour] à El-Fasher. Pour des gens qui ont quitté leur village depuis cinq ans et qui attendent dans des camps qu'une force internationale rétablisse des conditions de sécurité suffisantes pour qu'ils puissent rentrer chez eux, le bilan de la MINUAD est un coup terrible. "Nous pensions qu'ils allaient nous sauver. Mais il n'y a pas de changements. Nous nous contentons d'attendre la mort", confie Zahara Khetir, une femme de 60 ans, mère de dix enfants, qui vit dans le camp de Zam Zam, à une trentaine de kilomètres d'El-Fasher.

Le mécontentement est palpable parmi les hauts responsables de la MINUAD. "Nous n'avons pas la main-d'œuvre nécessaire pour assurer la sécurité de tous les camps du Darfour", s'insurge le lieutenant-colonel Ahmed Al-Masri. "La MINUAD ne peut rien faire, juste observer."

Mais la colère monte également contre la communauté internationale – en l'occurrence les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France –, par les gens déçus de voir que la mission ne joint pas l'acte à la parole. "La MINUAD n'est pas en cause", assure Henry Anyidoho, le vice-représentant de la mission. "Le problème vient de la communauté internationale, qui n'a pas réussi à lui fournir le matériel dont elle a besoin pour accomplir sa tâche. Ils attendent trop de résultats et trop vite, alors qu'ils ne nous donnent pas les moyens d'agir." De nouveaux bataillons sont attendus dans les mois à venir. En public, la force internationale garde l'espoir que les 26 000 soldats et policiers promis seront déployés d'ici un an. En privé, certains admettent que le plein effectif ne sera peut-être jamais atteint.

Les divisions internes n'arrangent pas les choses. Certains hauts responsables soutiennent ouvertement le gouvernement soudanais et d'autres ne cherchent pas à dissimuler leur sympathie pour les rebelles. Ces divisions pourraient s'accentuer avec le déploiement, dans les deux mois à venir, du premier de deux bataillons égyptiens. Le voisin septentrional du Soudan est perçu comme un puissant allié de Karthoum. Quand un groupe rebelle du Darfour, le Mouvement pour la justice et l'égalité, a lancé une attaque sur la capitale le mois dernier, l'Egypte a envoyé des avions et proposé des troupes pour venir en aide au gouvernement soudanais.

Ces divisions ne font qu'aggraver l'insécurité qui règne au Darfour. Sur le tronçon de route de 80 kilomètres qui relie les villes de Nyala et de Kass, dans le sud du Darfour, on dénombre quinze postes de sécurité, tous contrôlés par des groupes différents. Les véhicules qui empruntent cette route doivent obtenir le feu vert de chacun des groupes pour pouvoir envisager de voyager en toute sécurité.

La MINUAD elle-même n'est pas à l'abri. Le mois dernier, non loin d'El-Geneira, la capitale de l'Ouest-Darfour, un commandant nigérian et une poignée de soldats sont tombés dans une embuscade tendue par une dizaine d'hommes armés à cheval. Les bandits se sont emparés de leurs armes et du véhicule, et les hommes de la MINUAD ont dû rentrer à pied à la base.