''Toute la région du Darfour est une scène de crime''

Haider Rizvi

Ips, 09 Mai 2008

Des groupes de défense des droits intensifient des appels pour l'arrestation des suspects des crimes de guerre alors que le Conseil de sécurité de l'ONU discutait de la situation au Darfour avec les autorités soudanaises à Khartoum, la semaine dernière.

''La mission de Khartoum est une opportunité capitale pour pousser les dirigeants soudanais, à la fois en privé et en public, à coopérer avec la Cour pénale internationale (CPI)'', a déclaré Niemat Ahmadi de la 'Save Darfur Coalition' (Coalition Sauver le Darfour).

Ahmadi, originaire de la région du Darfour au Soudan, déchirée par la guerre, et d'autres activistes internationaux de défense des droits ont indiqué lors d'une conférence de presse au siège de l'ONU le 4 juin qu'ils voulaient que le Conseil de sécurité adopte une nouvelle résolution appelant à la coopération de Khartoum avec la CPI.

En avril 2007, la CPI a émis des mandats d'arrêts contre deux responsables soudanais qui sont soupçonnés d'avoir commis des crimes de guerre au Darfour, mais le gouvernement de Khartoum a refusé de les livrer à la cour basée à La Haye.

Ces suspects, Ahmad Harun et Ali Kushayb, sont accusés de 51 chefs d’accusation de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, notamment des actes d'assassinat, de persécution, de torture, de viol et de déplacement forcé.

Harun travaille actuellement en tant que ministre aux Affaires humanitaires au Soudan. Le gouvernement soudanais a mis l'autre suspect en détention provisoire, mais l'a relâché en octobre 2007, déclarant qu'il n'y avait aucune preuve contre lui.

En décembre dernier, le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, a déclaré au Conseil de sécurité que le gouvernement soudanais persistait dans son refus de coopérer avec la cour. Toutefois, le Conseil n'a pris aucune mesure pratique.

S'adressant au Conseil de sécurité jeudi dernier, Moreno-Ocampo a affirmé que ''des crimes massifs sont toujours perpétrés au Darfour'', lesquels ''exigent la mobilisation soutenue de tout l'appareil étatique soudanais''.

''Des filles sont toujours violées. Des enfants meurent puisque leurs écoles sont bombardées. Toute la région du Darfour est une scène de crime'', a-t-il dit. ''J'ai rassemblé des preuves convaincantes. Ces preuves identifieront ceux qui sont pour la plupart responsables des crimes contre des civils au Darfour, en particulier les groupes ethniques Fur, Masalit et Zaghawa''.

Bill Pace, un activiste des droits, qui a joué un rôle important dans la campagne pour la création de la cour mondiale pour des crimes de guerre, a déclaré : ''Il est impératif que le Soudan respecte le droit international''.

Avec des dizaines d'autres activistes de droits bien en vue, Pace dirige actuellement une campagne dénommée ''Justice pour le Darfour''. Dans une lettre publiée il y a deux semaines, la campagne a alerté sur d'autres atrocités au Darfour.

''Le Soudan ne prendra le Chapitre VII de ses obligations au sérieux que si le conseil s'assure que ses résolutions sont respectées'', a indiqué la lettre, se référant à la résolution 1593 du Conseil de sécurité, qui prône la coopération soudanaise avec la CPI.

Dans leur lettre, les activistes ont ajouté que l'incapacité du conseil à agir ''donnera davantage de courage'' au Soudan pour violer le droit international. ''Vous devriez faire montre de votre engagement vis-à-vis de la CPI, de même que de la résolution du conseil d'assurer la justice pour les victimes''.

Le conflit armé en cours au Darfour a coûté la vie à près d'un million et demi de personnes. Les estimations de l'ONU suggèrent qu'au moins deux millions de personnes ont été obligées à quitter leurs maisons.

Malgré la présence d'environ 9.000 soldats de maintien de la paix de l'ONU au Darfour, des informations venant des groupes humanitaires dans la région indiquent que les milices soutenues par le gouvernement sont toujours engagées dans des violences armées contre des civils innocents.

''L'utilisation du viol comme une arme se poursuit'', a affirmé Ahmadi, ajoutant que le gouvernement soudanais n'a rien fait pour arrêter de tels crimes contre l'humanité et que, dans plusieurs cas, il soutient toujours la milice.

En critiquant le Soudan pour son refus de livrer les suspects de crimes de guerre, des activistes ont soulevé les questions relatives au rôle de la Chine et ont dit que Khartoum agirait seulement si Beijing durcissait sa position sur le Darfour.

''C'est l'obstruction de la Chine qui a empêché l'action de la CPI en décembre dernier'', a déclaré Richard Dicker, directeur de Programme de justice internationale de 'Human Rights Watch' (HRW) basée aux Etats-Unis.

Dicker et d'autres activistes croient qu'avec la meilleure coopération de la Chine, les Etats-Unis et d'autres membres du conseil pourraient exercer beaucoup de pressions sur le Soudan pour arrêter les suspects de la CPI.

''Ils sont dans une position clé'', a souligné Dicker au sujet du rôle des Etats-Unis. Ce mois, les Etats-Unis détiennent la présidence tournante du Conseil de sécurité, et doivent publier une déclaration présidentielle virulente sur les violences du Darfour.

Juste avant que les Etats-unis ne prennent la tête du conseil, plus de 50 membres du Congrès américain ont envoyé une lettre au président George W. Bush, l'exhortant à agir par l'intermédiaire du Conseil de sécurité pour aborder la situation du Darfour.

Attentifs au fait que le procureur de la CPI devait soumettre son rapport au Conseil de sécurité la semaine dernière, les législateurs ont déclaré que cela donnerait aux Etats-Unis ''une occasion concrète'' pour amener le conseil à condamner le Soudan.

''Le Soudan doit livrer à la CPI toutes les personnes accusées sans aucun délai'', ont souligné les législateurs, qui ont également demandé le déploiement complet des forces de l'ONU au Darfour.

L'administration Bush considère les violences actuelles au Darfour comme un acte de génocide et a adopté une position ferme contre le Soudan. Cependant, ils continuent de rejeter des appels à signer le traité international qui a institué la CPI.

Des activistes ont dit le 4 juin que leur campagne pour la justice au Darfour a drainé un soutien immense de la part des personnalités bien respectées et bien en vue, notamment les lauréates du Prix Nobel, le professeur Jody Williams et la défenseuse des droits de l'Homme, Shirin Ebadi.

''Si un homme tue une personne, viole une fille, ou brûle une mosquée, nous attendons que la loi agisse'', a indiqué Ebadi. ''Pourquoi devrait-il en être autrement lorsque des centaines de civils sont tués et plusieurs femmes violées?''

Dans une déclaration, Williams a soulevé une préoccupation particulière au sujet des victimes du viol au Darfour, l'un des crimes dont les deux suspects sont accusés.

''Le conseil doit agir pour aider à apporter la justice aux femmes du Darfour'', a-t-elle déclaré. ''La paix durable viendra seulement quand ceux qui ont ordonné l'utilisation de cette tactique de guerre -- de même que ceux qui commettent ce crime de viol même -- seront traduits en justice''.