Darfour : c’est au monde de convaincre le gouvernement soudanais, par Kofi Annan

Kofi Annan

Afp, 23 Septembre 2006

La lueur d’espoir qu’a suscité, pour beaucoup d’entre nous, la signature de l’accord de paix au Darfour, il y a quatre mois - bien que seulement par deux des parties - s’éteint en raison de la reprise des combats entre les factions. En violation de l’accord, des milliers de soldats de l’armée soudanaise ont été déployés dans la région, laquelle est soumise à de nouveaux bombardements aériens.


Je condamne vigoureusement cette escalade. Le gouvernement soudanais devrait immédiatement mettre fin à son offensive. Toutes les parties devraient tenir leurs promesses et respecter les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies.


Ces derniers affrontements ont encore aggravé la détresse de la population du Darfour, qui n’a déjà que beaucoup trop souffert. Le nombre total de déplacés est maintenant de 1,9 million. Près de 3 millions de personnes sont tributaires de l’aide internationale pour l’alimentation, les abris et les soins médicaux et, du fait des combats, il est maintenant beaucoup plus difficile pour le personnel humanitaire de leur porter secours. Les agents humanitaires eux-mêmes sont de plus en plus souvent la cible de violences brutales, d’attaques physiques et de dénigrements rhétoriques, et douze d’entre eux ont été tués au cours des deux derniers mois seulement.


Il y a un an, les dirigeants mondiaux, réunis à l’ONU, ont reconnu que tous les États avaient la responsabilité de protéger leur population contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité. Le gouvernement soudanais, s’il faillit à cette responsabilité sacrée, encourra l’opprobre et la disgrâce dans toute l’Afrique et, en fait, dans le monde entier. Ni ceux qui décident de poursuivre une telle politique ni ceux qui l’exécutent ne devraient s’imaginer qu’ils ne seront pas tenus responsables.


J’engage à nouveau vivement le gouvernement à éviter une telle situation en acceptant la décision du Conseil de sécurité de déployer une opération de maintien de la paix des Nations unies qui serait mieux équipée et mieux financée que l’actuelle mission de l’Union africaine et aurait un mandat plus clair, lui permettant de protéger les personnes en danger.


Quelque 10 000 Casques bleus sont déjà au Soudan. Pendant plus d’une année, ils ont contribué à mettre en oeuvre l’accord de paix entre le nord et le sud du pays. Le 31 août, le Conseil de sécurité, tout en réaffirmant clairement son attachement à la souveraineté, à l’unité, à l’indépendance et à l’intégrité territoriale du Soudan, a autorisé le déploiement de contingents supplémentaires dont les effectifs comprendraient 17 300 hommes au maximum, pour faire la même chose au Darfour contribuer à l’application de l’Accord de paix et permettre à la population de la région de vivre dans la paix et la dignité. Il n’y a dans cette entreprise aucune intention cachée ni aucune ambition, uniquement le désir de porter assistance. Mais le gouvernement soudanais a jusqu’à présent refusé son consentement.


Le déploiement de soldats des Nations unies supplémentaires prendra en tout cas du temps. C’est pourquoi le Conseil de sécurité a également demandé le renforcement de la Mission de l’union africaine (MUAS), afin qu’elle puisse poursuivre son action jusqu’à l’arrivée de l’ONU. Les Africains eux-mêmes ont à plusieurs reprises demandé ce transfert mais ils ont déclaré aussi clairement qu’entre-temps leurs contingents, qui se sont acquittés de leur mission avec vaillance dans des conditions très difficiles, ont besoin de ressources supplémentaires.


L’ONU et l’Union africaine sont donc convenues d’une série de mesures d’appui de l’Organisation à la MUAS, afin de permettre à la Mission de poursuivre son action pendant la période de transition cruciale. Mais celle-ci devra également recevoir un appui accru de ses partenaires directs parmi la communauté des donateurs, notamment la Ligue des États arabes, qui a offert un soutien crucial, tout en déclarant que la MUAS devrait maintenir sa présence jusqu’à la fin de l’année.


J’ai tenté à diverses reprises d’expliquer la transition au gouvernement et de dissiper les malentendus ou les mythes. En public et en privé, j’ai mis l’accent sur la situation humanitaire et fait appel au bon sens pragmatique du gouvernement.


Mais ma voix n’a pas suffi. Les citoyens et les gouvernements doivent se faire entendre. Quiconque, en Afrique ou au-delà, est en mesure d’influencer le gouvernement soudanais doit le faire sans délai.


Le Conseil de sécurité, et en particulier ses cinq membres permanents - Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie - assument une responsabilité particulière et doivent faire en sorte que le message à l’adresse du gouvernement soudanais soit fort, clair et uniforme. Mais chaque voix fait une différence ; la responsabilité est donc partagée entre nous tous. J’exhorte chacun à joindre sa voix à la mienne et à demander au gouvernement soudanais d’embrasser l’esprit de la résolution du Conseil de sécurité, de donner son consentement à la transition et de poursuivre le processus politique avec une énergie et une détermination nouvelles.


Il ne peut y avoir de solution militaire à la crise du Darfour. Toutes les parties auraient dû comprendre maintenant, après tant de morts et de destructions, que seul un accord politique, auquel participeraient pleinement toutes les parties concernées, peut apporter une paix réelle à la région.


Il y a douze ans, l’ONU et le monde ont failli à leurs obligations à l’égard du peuple rwandais à un moment de détresse. Pouvons-nous maintenant, en toute conscience, assister, passifs et indifférents, à la tragédie qui s’aggrave au Darfour ?