«Quand je désespérais, ils allaient de l'avant»

Recueilli Par Faustine Vincent

20 Minutes, 02 Mai 2007

Stéphanie Rivoal, 35 ans, raconte son expérience d'humanitaire au Darfour dans un livre qui sort demain.

Vous avez travaillé pendant dix ans en banques d’affaires à Londres avant de partir un an en tant qu’humanitaire au Darfour. Qu’est-ce qui vous a poussé à partir?
Une conjonction d’événements professionnels et personnels. Autant j’étais assez carriériste à mes débuts, autant je me sentais un peu essoufflée après ces années passées dans un milieu très «business» et brutal. Et tout est arrivé au même moment: le produit dont je m’occupais, un dérivé d’Enron, périclitait, j’ai divorcé et ma mère est tombée malade. Je suis donc rentrée en France. C’était le moment de se lancer vers quelque chose de nouveau. J’ai fait une école de photo, où j’ai rencontré mon compagnon actuel. L’humanitaire nous travaillait. Nous avons décidé de partir au Darfour. Il y avait peu de candidats, donc nous avons été retenus.

Vous y avez travaillé de mai 2005 à avril 2006 en tant que coordinatrice des programmes d’Action contre la Faim et vous publiez aujourd’hui «Darfour», recueil de vos photos et de mails envoyés à vos amis pendant la mission. Comment avez-vous perçu la dégradation de la situation pendant ce laps de temps?
De mai 2005 à février 2006, c’était calme, on pouvait travailler, se déplacer et faire la distribution alimentaire. Mais ensuite, les problèmes de sécurité se sont multipliés. Les rebelles n’étaient plus contrôlés par leurs chefs. Le terrain s’est fragmenté en de multiples fiefs tenus par différents chefs de guerre. Pour les ONG, cela se traduit par l’obligation de multiplier les demandes d’autorisation pour pouvoir se déplacer, et par le kidnapping de voitures. On roule sur un chemin, un rebelle inconnu surgit, armé d’une kalachnikov, il fait descendre tout le monde, les met dans une autre voiture et prend la première. C’est arrivé trois fois quand j’étais là-bas. Pour récupérer les voitures, essentielles à notre travail, on suspendait nos opérations. Total, je passais plus de temps à gérer les moyens de travailler qu’à travailler. Après mon départ, la situation s’est dégradée encore plus, avec l’attaque spectaculaire du camp de réfugiés à Gereida, au sud Darfour, où les humanitaires ont été violentés.

A quoi ressemble la vie des Dafouriens dans les camps de réfugiés?
C’est très rudimentaire. Ils vivent dans des tentes et dépendent de la distribution alimentaire. Il n’y a pas d’eau courante, pas d’électricité, les WC sont de simples trous faits dans la terre. Mais du point de vue des femmes, c’est bien, car les points d’eau sont au bout de l’allée - alors que dans les villages ils doivent faire des heures à dos d’âne pour trouver un puit -, les cliniques sont gratuites, il y a des écoles, des centres pour les adolescents et des activités pour les femmes. Mais, comme dans tout lieu à forte concentration humaine, la tension monte très vite. Surtout quand les militaires arrivent pour chercher des rebelles.

Racontez-nous votre rencontre avec les rebelles…
C’était étonnant. On s’imagine des militaires effrayants, et on tombe sur des adolescents tong, avec des vestes prince de Galles et des coquillages dans les cheveux. Ensuite, et là on entre dans la culture orale soudanaise, ils racontent des histoires pendant plusieurs heures, sur les attaques qu’ils ont subies, en évitant soigneusement de parler des viols. A la fin seulement, on parle des sujets qui nous préoccupent: comme tout dépend de la sécurité, on leur demande si on peut aller dans telle région sans prendre de risque, ce qu’ils comptent faire, les besoins de la population, etc… C’est de la négociation, et tout est constamment renégociable. Comme ils redoutent l’espionnage gouvernemental et sont persuadés que des gens du gouvernement infiltrent les ONG, ils mentent tout le temps et changent les règles. C’est une gestion sans fin.

Dans votre ouvrage, vous notez les différences entre vous, l’occidentale, et les Darfouriens. Qu’est-ce qui vous a frappé, chez eux?
Leur capacité à encaisser. C’est ce qui m’inspire le plus de respect. Les moments où moi j’étais le plus désespérée -parce que le conflit empirait, que le gouvernement de Khartoum nous mettait des bâtons dans les roues, que les rebelles devenaient de petits chefs de guerre - eux allaient de l’avant. Ils écrivaient une Constitution du Darfour, mettaient en place un Parlement… Ils essayent de restructurer politiquement le » Darfour pour porter cette voix au gouvernement. Ils sont fatalistes vis-à-vis de la mort, ce qui s’explique par leur religion, l’islam, mais gardent l’espoir que le conflit va s’arranger et gardent une énergie positive. J’ai assisté à un mariage dans le camp où je travaillais, à El Fasher. Ce couple avait tout perdu. En France, le marié serait en dépression. Au Darfour, ils sont obligés de continuer.

Que retenez-vous de cette expérience?
Je ne suis plus la même personne, je n’ai plus les mêmes convictions, même si j’ai toujours des critères d’efficacité bien ancrés. Je réalise aussi et surtout à quel point la liberté n’est pas un dû.