Darfour-Union africaine: Le ras-le-bol des Africains

Marion Urban

Rfi, 26 Avril 2007

Le Sénégal et le Rwanda menacent la communauté internationale de retirer leurs contingents du Darfour si les conditions de leur mission sur leur terrain ne s'améliorent pas.Cette menace intervient au moment où le numéro 2 de la diplomatie américaine, John Negroponte rencontre les dirigeants soudanais du Sud et du Nord.

Le ministre des affaires étrangères du Sénégal Cheikh Tidiane Gadio et le président rwandais Paul Kagamé se sont donnés le mot : à un jour d’intervalle, ils ont déclaré qu’ils étaient prêts à jeter l’éponge au Darfour, en demandant à leurs troupes de se retirer de la Mission de l’union africaine (Muas).

«Trop, c’est trop (…) si dans les semaines à venir, il n’y a plus de progrès ou si on ne va plus vers une solution – pour nous, le Sénégal, la solution est la transformation de la force de l’Union africaine en mission des Nations unies- si cela ne peut pas avoir lieu, nous allons retirer nos troupes du Darfour», a déploré Cheikh Tidiane Gadio, quelques heures après avoir assisté aux funérailles des 5 militaires sénégalais, tués le 1er avril dernier au Darfour.

De son côté, le président du Rwanda, dont le contingent est le deuxième par ordre d’importance au sein de la Muas, a exprimé sa lassitude :

«Si les problèmes courants persistent et que la communauté internationale ne manifeste pas sa volonté d’intervenir à la recherche d’une solution pacifique, les troupes rwandaises pourront éventuellement se retirer du Darfour».

Le ras-le-bol, exprimé par les deux dirigeants africains, intervient alors que John Negroponte, l’adjoint de Condoleezza Rice est en tournée au Soudan.

Après s’être rendu à Juba, dans le sud, pour une évaluation de l’application des accords de paix dans cette région, il devrait rencontrer le président Omar el-Bashir, cette fin de semaine à Khartoum. Au menu des discussions : la situation humanitaire au Darfour, la sécurité, les négociations de paix et le plan de déploiement d’une force hybride Nations unies et Union africaine.

Vous avez bien dit «hélicoptère d’attaque» ?

Selon le plan de paix agréé par le gouvernement soudanais, les Nations unies et l’Union africaine, en novembre dernier, les premiers casques bleus, policiers et agents de logistique, devraient être sur le terrain depuis janvier 2007.

Leur rôle est d'appuyer les 7 000 soldats de l’Union africaine, qui oeuvrent au Darfour. Mais Khartoum n’est pas d’accord sur les modalités du déploiement qui «interfèrent» dans l'organisation des forces armées et policières.

De réunion en réunion et de semaine en semaine, le gouvernement soudanais, qui n’a jamais caché son hostilité de voir débarquer des contingents non africains sur son territoire, tient en haleine ses interlocuteurs.

Après une réunion technique à Addis-Abeba (Éthiopie) le 9 avril, les experts soudanais étaient repartis en donnant un accord de principe sur le déploiement des 3 000 policiers et agents, à condition que le maître d’œuvre reste l’Union africaine, mais il leur restait un point –non divulgué, à ce moment-là- à étudier. Aujourd’hui, on sait qu’il s’agit de l’utilisation de six hélicoptères définis comme «hélicoptères d’attaque» pour survoler le territoire du Darfour, qui, rappelons-le, est aussi vaste que la France.

Le terme «d’attaque» semble avoir provoqué «un malentendu» du côté soudanais, comme l’a expliqué le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon à des journalistes : «il s’agit simplement d’un équipement standard. Nous sommes dans une opération de maintien de la paix. Cela ne devrait pas poser de problème».

Une trésorerie en dents de scie

Opposé à la troisième phase du plan des Nations unies qui prévoit le déploiement de 22 200 casques bleus au Darfour, Khartoum a en revanche toujours bien accueilli l'idée du financement de l’opération de l’Union africaine par les institutions internationales et les gouvernements occidentaux ainsi que la fourniture de matériel de transmission, de véhicules blindés et autres équipements.

«La situation s’est considérablement améliorée à la suite de la réception des équipements des Nations unies», notait le ministre soudanais de la Justice, début mars, à Nairobi. «Nous sommes disposés à accepter une aide financière, technique et logistique, mais pas les casques bleus», a-t-il répété, avant d’accuser l’Union européenne d’avoir réduit sciemment ses subsides pour forcer Khartoum à accepter les troupes de l’Onu.

80% des fonds de la Muas proviennent des Nations unies, de l’Union européenne et de gouvernements non africains. Les versements sont toutefois aléatoires. L'Union africaine se trouve en permanence dans une situation de mendiante.

Les casques verts attendent plusieurs mois avant de percevoir leurs soldes. Ce qui contribue à miner le moral des troupes. L’Union africaine verse 500 dollars américains par mois, par personne, directement à l’État qui fournit les personnels. Ce dernier répartit à sa guise la somme entre l'entretien de son soldat ou agent et sa rémunération.

Au début du mois de mars, les 150 interprètes soudanais au service de l’Union africaine, évoquaient la possibilité d’une grève si on ne leur payait pas leurs arriérés de trois mois.

Les Etats-Unis, qui pressent le secrétaire général de l’Onu d’obtenir le déploiement des casques bleus et menacent Khartoum de sanctions économiques plus drastiques, ne contribuent que de façon marginale au financement des casques verts, préférant réserver son aide aux organisations humanitaires qui travaillent au Soudan (Sud et Nord) et au Tchad (2,6 milliards de dollars pour les années 2005 et 2006, soit 72% de l'aide humanitaire internationale dans la région).

Confinés

Les casques verts semblent peu profiter de la logistique fournie jusqu’à présent par l’Onu si l’on en croit le colonel Richard Lourens. Le Sud-africain, en charge de la zone de Kutum, dans le nord du Darfour, expliquait en novembre dernier, au journaliste du Sunday Telegraph : «Pour nous rendre d’une base à l’autre, nous devons avertir les factions rebelles ou bien l’armée 24 heures à l’avance pour être sûrs de circuler sans incident. L’un et l’autre jouent avec nous, en nous disant que la route n’est pas sûre et qu’il faut attendre. En fait, ils couvrent leurs opérations militaires».

D’autres responsables se sont déjà plaints de ne pas disposer d’hélicoptères pour se déplacer rapidement sur les lieux où des attaques étaient signalées, ne serait-ce que pour faciliter les enquêtes sur les violations de cessez-le-feu.

Dans ces conditions, le mandat de la Muas qui consiste à «surveiller et observer le respect de l’Accord humanitaire de cessez-le-feu (…) restaurer la confiance et contribuer à l’instauration d’un environnement sécurisé pour permettre l’acheminement de l’assistance humanitaire» se trouve quelque peu compromis.