Darfour : la Mission impossible de l’Union africaine

Paul Durand

Syfia International, 17 Avril 2007

Au Nord-Darfour, les soldats de l'Union africaine, réduits à l'inaction, payés irrégulièrement, s'ennuient et s'interrogent sur leur rôle. Reportage au quartier général de la Mission de l’Union africaine au Soudan (MUAS).

El Fasher, capitale de l’État fédéré du Nord-Darfour. Dès la tombée de la nuit, chacun se terre chez soi. Sur la voie bitumée qui mène à l’état-major des forces de la Mission de l’Union africaine au Soudan (MUAS), pas un civil. Uniquement, par endroits, des militaires soudanais en faction. Au bout de sept kilomètres de marche, le Quartier général de la MUAS est en vue. Il est 20 heures. Quatre gardes armés procèdent à une fouille méticuleuse du visiteur. Un policier presse ensuite l'intrus de questions dans un anglais approximatif. "La zone est dangereuse. On ne peut pas vous laisser entrer sans prendre des précautions. Vous pouvez être un espion", justifie-t-il, nerveux. Depuis le début de l'année, les attaques contre le personnel de l'UA (7 000 hommes actuellement) ont fait dix morts. Une vingtaine d'éléments de la MUAS ont perdu la vie depuis son déploiement au Darfour en 2004.

Après avoir montré patte blanche, le visiteur finit par entrer dans le camp. Dans la cour, sous la lumière vive des lampadaires, des hommes en tenue devisent. En théorie, leur mandat consiste à surveiller et observer le respect de l’Accord humanitaire de cessez-le-feu du 8 avril 2004 et à participer au renforcement de la sécurité sur l’ensemble du Darfour. Mission quasi impossible sur le terrain. "L’armée soudanaise nous empêche de pénétrer dans certaines localités où se déroulent pourtant des massacres. Mais nos chefs nous demandent de ne pas insister pour éviter un affrontement entre eux et nous", confie ce soldat. Dépité, un capitaine ghanéen en fin de séjour, ajoute : "Il arrive que des forces soudanaises nous contrôlent. Dans les autres missions que nous avons effectuées en Afrique, ce sont les forces d’interposition qui commandent."
Pour justifier cette inversion des rôles, les Soudanais invoquent l'insécurité qui règne à l'extérieur du camp. Selon la division de la gestion du matériel roulant de la mission, près de 200 voitures pick-up ont, en effet, été arrachées. "Quand vous roulez, un groupe solidement armé vous encercle, vous intime l’ordre de vous arrêter et vous somme de sortir du véhicule les bras en l’air. C’est ainsi que les voitures partent, et l’état-major ne nous autorise même pas à ouvrir une enquête. Cela nous fragilise", déplore un officier.

Des journées à ne rien faire

Dans les rangs, la démobilisation est palpable. Fin mars, les traducteurs interprètes, qui ont pour mission de faciliter le dialogue entre les populations, arabophones à plus de 90 %, et les soldats de l’UA, se sont mis en grève pour réclamer le paiement de leurs indemnités. Les patrouilles ont alors cessé. "Nous ne pouvons pas travailler sans eux. Outre la traduction, ils nous guident dans nos itinéraires", explique un militaire entre deux gorgées de bière.

"Tant que je n’ai pas mes sous, je ne fais plus rien", intervient Ahmed, 33 ans, recruté il y a un an comme interprète. "Depuis quatre mois, nous n’avons rien touché et on nous demande toujours d’attendre", fulmine-t-il. Les policiers, gendarmes et militaires connaissent eux aussi des arriérés d’indemnités. Mais leur statut de soldat les prive du droit de grève.
La poursuite forcée de leur mission n'y change rien. Certains se sentent désormais totalement inutiles. "Quand on passe la journée à ne rien faire, on a trop faim le soir", lance ce militaire occupé à cuisiner. D’autres visionnent un film ou écoutent de la musique. Soudain, un homme, probablement le surveillant, les interpelle : "Vous devriez déjà dormir !" Réponse collégiale : "On a déjà assez dormi en journée !"

Face à l'inefficacité de la force africaine, le Rwanda a dernièrement menacé de retirer ses militaires. Idem pour le Sénégal après la mort de cinq de ses soldats, lors d'une attaque menée le 31 mars par des hommes non identifiés. Les deux pays réclament des renforts et des moyens pour la force de l'UA.
Le 16 avril, le Soudan a pour la première fois accepté le principe de l'arrivée de 3 000 hommes de l'ONU en soutien de l'actuelle Force africaine et le déploiement d'hélicoptères d'assaut.

À terme, les Nations unies espèrent convaincre Khartoum d'accepter la présence d'une force "hybride" ONU-UA d'environ 20 000 hommes pour protéger la population civile. Le Soudan s'est jusque-là déclaré hostile à la présence de troupes non africaines sur son sol. Depuis le début du conflit, en 2003, 200 000 personnes ont été tuées et 2 millions d'autres déplacées selon l'ONU. Un chiffre contesté par les autorités soudanaises, qui parlent, elles de 9 000 morts.

"Ni paix ni guerre"

Selon le Pr. Hassan Makki de l’Université africaine de Khartoum, "le gouvernement soudanais a peur que les Casques bleus, contrôlés par les États-Unis, servent de tremplin pour renverser le régime de Béchir et en installer un autre qui soit favorable aux États-Unis ". La situation de "ni paix ni guerre" que l’on vit aujourd’hui peut rapidement retourner en situation de guerre totale, prévenait, en mars dernier, un officier de la MUAS.

A l’état-major de la Mission, il est désormais 21 h 30. Un policier s'inquiète pour le visiteur qui, sans le moindre dinar soudanais, doit à présent retourner en ville : "Ce n’est vraiment pas sécurisant de rentrer à pied. Il est interdit de marcher dehors à partir de 22 heures". Aussitôt, quelques soldats se cotisent pour remettre à leur hôte d'un soir de quoi payer sa course de taxi.