DARFOUR : FAUT-IL INTERVENIR ?

Par Dante Sanjurjo

Politis, 13 Avril 2007

Les pressions pour une opération militaire au Darfour s’accentuent à l’occasion de la campagne présidentielle. Mais les ONG actives sur place n’y sont pas forcément favorables. Explications. Faut-il envoyer des troupes au Darfour ? Avec quels objectifs militaires, dans quel cadre politique et dans quel délai ? Les populations de cette province rebelle de l’ouest du Soudan sont victimes depuis 2003 de meurtres, de viols, de tortures, de pillages, de destructions de villages, de déplacements forcés. Les estimations font état de 300 000 à 400 000 morts et de plus de deux millions de déplacés.

Le 20 mars, à l’occasion d’un meeting organisé par le comité Urgence Darfour à la Mutualité, à Paris, Ségolène Royal, François Bayrou, Nicole Guedj (pour Nicolas Sarkozy) et Dominique Voynet ont signé un Acte d’engagement pour le Darfour. Celui ou celle qui présidera la France dans quelques semaines promet ainsi d’exercer de fortes pressions sur le gouvernement de Khartoum pour qu’il cesse ses « crimes contre l’humanité », d’oeuvrer au sein de l’ONU pour l’envoi de Casques bleus déploiement que Khartoum refuse et de donner mission aux contingents français au Tchad et en République centrafricaine de protéger les réfugiés des raids menés par des milices soudanaises. Le futur Président s’engage aussi à « user de toute son influence pour rendre possible une action européenne de protection des populations civiles du Darfour ».Parallèlement, l’association lance une pétition auprès des chefs de gouvernement et des institutions de l’Union européenne, précisant les objectifs d’une telle force.

« En quatre ans, rappelle le texte, dix résolutions ont été votées par les Nations unies sans aucun résultat concret sur le gouvernement de Khartoum. [...] En droite ligne avec la résolution 1706 du Conseil de sécurité de l’ONU, les États européens doivent envoyer immédiatement une force d’interposition ayant pour mandat de protéger effectivement les populations d’un massacre généralisé [et] de mettre en place des corridors humanitaires sécurisés permettant aux organisations d’accéder à l’ensemble des populations nécessitant une aide vitale. »

Dans son reportage « Choses vues au Darfour », publié par le Monde le 12 mars, Bernard-Henri Lévy propose de son côté d’armer les rebelles : « Si nous sommes incapables d’arrêter le massacre, si nous n’avons ni le pouvoir ni surtout la volonté de sanctionner le régime terroriste du Soudan, si nous n’osons même pas faire pression sur la Chine, son alliée au Conseil de sécurité, pour qu’elle accepte le principe d’un envoi de Casques bleus, ne devrions-nous pas, au moins, aider ceux qui défendent ces gens et le font les armes à la main ? » La mobilisation du philosophe a cependant des ressorts surprenants. « J’ai vu, en fin de compte, peu de mosquées dans ce Darfour dévasté [...], écrit-il. Et l’idée me vient que c’est peut-être là, après tout, un autre trait de cette guerre et une autre raison, surtout, de se mobiliser : islam radical contre islam modéré [...] ; au coeur de l’Afrique, dans les ténèbres de ce qui peut devenir, si nous ne faisons rien, le premier génocide du XXI e siècle, un autre théâtre pour le seul choc des civilisations qui tienne, et qui est celui, nous le savons, des deux islams. »Par ailleurs, si l’envoi de troupes d’interposition prêtes à user de la force pour protéger les civils semble s’imposer, si les précédents de l’inaction de la communauté internationale au Rwanda et en Bosnie plaident pour une réaction rapide, les solutions efficaces sont complexes, selon les ONG qui travaillent sur place.

Après avoir décrit « l’enfer » dans lequel agissent les acteurs humanitaires, « témoins d’une violence inouïe, parfois victimes dans leur chair de cette même violence » sur « les terres riches de la province du Darfour [qui] ont fait place à un désert vidé de ses paysans », Denis Metzger, président d’Action contre la faim, s’interroge. « Personne ne peut moralement se satisfaire des résolutions votées par les Nations unies et restées lettres mortes, ou de la mobilisation de quelque 7 000 soldats de l’Union africaine, cantonnés à un rôle humiliant de spectateurs. Mais, si le statu quo n’est pas acceptable face à pareille tragédie humanitaire, les mesures proposées ne doivent en aucun cas compromettre la sécurité des populations et les efforts d’assistance. Le sursaut d’intérêt manifesté ces dernières semaines en France est d’autant plus justifié que la situation s’aggrave au Darfour. Mais les appels répétés à un interventionnisme musclé pourraient s’avérer contre-productifs. Considérant les expériences passées en Somalie, en République démocratique du Congo ou plus récemment en Irak, on peut s’interroger sur l’efficacité d’une intervention militaire internationale sans cadre négocié et sans accord de paix préalable. »Dans un article intitulé De mauvaises réponses à de bonnes questions, Gabriel Trujillo, responsable adjoint des programmes de Médecins sans frontières dans l’ouest du Darfour, est plus virulent. « Les questions de protection et d’assistance des populations se posent de manière aiguë, affirme-t-il ; malheureusement, les réponses proposées par Urgence Darfour et un certain nombre de personnalités politiques sont mauvaises. Pour commencer, la description qu’ils font de la situation ne correspond pas à la réalité que j’ai observée sur le terrain. Et l’intervention armée, souvent présentée comme une solution miracle, pose en fait de nombreuses questions. Face au refus du régime soudanais, elle revient à lui déclarer la guerre. Intervenir militairement, au nom du bien-être des populations, se solde souvent par un très grand nombre de victimes parmi les civils et rend par ailleurs très difficile, voire impossible, la mise en oeuvre de secours comme en Afghanistan ou en Irak.

Quant aux corridors humanitaires, c’est une proposition absurde : une aide massive existe déjà, mise en oeuvre par une dizaine de milliers de travailleurs humanitaires. Cette campagne, à l’instar de celle qui a été lancée aux États-Unis, intervient au moment d’une importante échéance électorale. Je crains que la cause du Darfour ne soit finalement qu’un faire-valoir dans la campagne présidentielle. » D’autant que, selon MSF, les massacres de grande ampleur et les risques d’épidémie et de famine ne sont plus d’actualité depuis 2004.

Mahor Chiche, président du collectif Sauver Le Darfour, est favorable à une intervention militaire, ou plutôt à son principe. « C’est une question d’agenda, explique-t-il. La voie diplomatique n’a pas été épuisée, il faut d’abord la renforcer, en convoquant une conférence internationale intégrant la Chine dans le front de la communauté internationale, en lui proposant d’arrêter sa politique d’obstruction en échange du maintien de ses positions pétrolières au Soudan. Dans ce cas, garder la possibilité d’une intervention militaire est important pour que la pression diplomatique soit crédible. »


Celle-ci pourrait aboutir car le régime de Khartoum est fragile : c’est un gouvernement islamiste soutenu par une petite minorité. « La question du Darfour est politique, c’est celle du partage des terres, des richesses et du pouvoir au Soudan, poursuit Mahor Chiche. Une question politique appelle une réponse politique. » D’où l’urgence de parvenir à mettre autour d’une table l’ensemble des parties prenantes du conflit.