L'armée tchadienne affronte sa rivale soudanaise au Darfour

Patrick De Saint-exupÉry

Le Figaro, 11 Avril 2007

Après l'avoir vivement contesté, N'Djamena a admis hier que ses troupes avaient franchi la frontière du Soudan. Le bilan des combats est d'au moins 17 morts.

L'ARMÉE TCHADIENNE a-t-elle franchi la frontière séparant le Tchad du Soudan ? Khartoum l'affirme, qui assure avoir repoussé lundi une attaque tchadienne sur son territoire. N'Djamena le dément officiellement : selon la présidence, aucune force militaire n'aurait traversé la frontière et attaqué les forces soudanaises.

Problème : un haut responsable tchadien, cité par l'AFP, a reconnu lundi que, lancée à la poursuite de rebelles hostiles au régime du président Idriss Deby, l'armée tchadienne avait pénétré en territoire soudanais où elle s'était heurtée aux forces soudanaises.

Second problème : après avoir nié la réalité de l'incursion, les autorités tchadiennes ont dû finir par se résoudre à l'admettre. Hier, le porte-parole du gouvernement, Hourmadji Moussa Doumgor, a reconnu que les forces armées « ont dû franchir la frontière ». Ce même porte-parole a, toutefois, réfuté au nom du gouvernement « l'accusation selon laquelle le Tchad a délibérément attaqué les forces soudanaises ».

Conflit larvé

Cet épisode ne risque guère d'améliorer les relations, déjà extrêmement tendues, entre N'Djamena et Khartoum. Protagonistes d'un conflit larvé livré au travers de rébellions instrumentalisées, les deux voisins ne cessent de s'accuser mutuellement d'attiser les feux de la guerre civile dévastant la région du Darfour depuis plus de quatre ans, et l'est du Tchad depuis un an.

Khartoum n'avait pas encore réagi, hier, à la reconnaissance par N'Djamena de la réalité de l'incursion militaire tchadienne. Mais il est probable que le régime du président Omar El-Bachir tente d'en jouer. Pour deux raisons. D'abord parce que, lundi, N'Djamena n'avait pas hésité à monter au créneau en affirmant, comme à son habitude, que « le Soudan n'a pas renoncé à son sinistre projet de déstabilisation du Tchad ». Ensuite, parce que Khartoum, confronté à une pression grandissante sur la question du Darfour, pourrait voir là un dérivatif.

Selon Khartoum, l'affrontement direct et encore inédit entre N'Djamena et Khartoum aurait fait 17 morts, dont un sous-officier, parmi les soldats et policiers soudanais ainsi que 40 blessés tandis que « d'importantes pertes » civiles étaient recensées. Selon un haut responsable tchadien, ces affrontements auraient fait une trentaine de morts des deux côtés, dont « un responsable de la sécurité soudanaise », avant que les militaires de N'Djamena ne regagnent leur pays.

Pour Khartoum, qui recevait hier le président sud-africain Thabo Mbeki venu oeuvrer au déploiement d'une force hybride ONU-UA au Darfour, cet affrontement intervient à un moment clé. La capitale soudanaise est l'objet de nombreuses pressions venues tant de ses « ennemis » que de ses « alliés », afin que soit autorisé le déploiement de 20 000 Casques bleus au Darfour, qui renforceraient les 7 000 hommes de la force de l'Union africaine (UA) déjà déployés.