Darfour: un rapport accable Khartoum et les milices janjawids

Christophe Ayad

Le Temps, 13 Mars 2007

La mission spéciale du Conseil des droits de l'homme a rendu son rapport sans donner un bilan précis des tueries.

Toujours la même horreur, les mêmes exactions. Les auteurs auraient pu recopier le rapport de 2004 de la défunte Commission des droits de l'homme de l'ONU. Les autorités soudanaises y étaient déjà accusées de «crimes de guerre» et de «crimes contre l'humanité» au Darfour. Ce sont les termes employés par la mission spéciale du Conseil des droits de l'homme de l'ONU, dont le rapport a été rendu public lundi* et qui accuse Khartoum d'avoir «orchestré et participé à ces crimes». «Les forces rebelles sont aussi coupables de graves violations des droits de l'homme», ajoute le rapport.

La mission conduite par Jody Williams, Prix Nobel de la paix pour son combat pour l'interdiction des mines antipersonnel, n'avance pas de bilan des tueries (les estimations à ce jour varient de 200000 à 400000 morts en quatre ans), ni n'emploie le terme de «génocide», usité par Washington. Mais elle rejette l'essentiel des responsabilités sur le pouvoir qui a mené ces derniers mois «une violente offensive». Khartoum a rejeté le rapport en accusant la mission d'être «partiale».

De 2004 à 2007, rien n'a donc changé, malgré le déploiement de 14000 humanitaires et de 7000 soldats de la Mission d'observation de l'Union africaine, malgré la conclusion d'un cessez-le-feu et la signature d'un accord de paix en mai 2006, malgré l'adoption d'une demi-douzaine de résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU dont l'une prévoit l'envoi de 20000 Casques bleus et malgré la saisine de la Cour pénale internationale...

Les attaques de grande envergure associant raids aériens, soldats gouvernementaux et miliciens arabes (Janjawids) ont repris, comme au tout début du conflit. Ces attaques coordonnées, auxquelles s'est jointe une faction de la rébellion ralliée au pouvoir, la SLA-MM (l'Armée de libération du Soudan, tendance Minni Minawi), visent toujours les civils et se déroulent selon un schéma immuable: bombardements à l'aveuglette des villages par des gros-porteurs Antonov puis attaques au sol par l'armée et les milices. Parfois, les fuyards sont traqués par des hélicoptères de combat. Le but? Vider une zone de ses habitants pour s'approprier leurs terres et ôter toute base arrière aux rebelles, qui se fondent dans la population.

La signature d'un accord de paix, début mai 2006 à Abuja (Nigeria), entre le gouvernement et une sous-faction des deux grands groupes rebelles a envenimé les choses plutôt que les apaiser. L'ethnicisation du conflit entre tribus arabes (soutenues par le gouvernement) et africaines (proches de la rébellion) s'est doublée d'affrontements locaux entre tribus africaines: Zaghawas, fidèles à Minni Minawi, contre Fours, restés fidèles à Abdel Wahid Mohamed Nou, le leader de la faction majoritaire de l'Armée de libération du Soudan.

Résultat: 30000 nouveaux réfugiés ont fui le Darfour ces six derniers mois pour rejoindre le Tchad voisin, où vivent déjà 200000 Soudanais; 250000 personnes ont été déplacées durant la même période à l'intérieur de la province rebelle. Même les immenses camps de déplacés, où sont regroupées des centaines de milliers de civils sans ressources car sans terre ni bétail, sont devenus des zones de non-droit. La misère, l'insécurité ont créé un climat d'extrême tension. Les humanitaires, qui y interviennent, sont devenus la cible d'attaques de plus en plus courantes, les obligeant à quitter des pans entiers du Darfour: 12 travailleurs humanitaires ont été tués ces six derniers mois, 30 ONG et infrastructures de l'ONU ont été visées par des attaques de groupes armés. A trois reprises, des agressions sexuelles ont visé des travailleuses humanitaires occidentales: elles étaient toutes le fait des forces gouvernementales ou de leurs alliés, Janjawids et ex-rebelles.

* voir sur http://www.ohchr.org