Le Darfour et la CPI

Editorial

Le Monde, 27 Février 2007

Pour la Cour pénale internationale (CPI), c'est un jour d'une importance exceptionnelle. Après presque deux ans d'enquête, son procureur, Luis Moreno Ocampo, ouvre la voie à des poursuites visant un membre du gouvernement soudanais et un chef de milice janjawid dans le cadre du dossier le plus important de la Cour, celui du Darfour. Tous deux pourraient être bientôt inculpés par la juridiction internationale.

Il y a discussion sur les termes exacts pour qualifier la situation qui prévaut depuis quatre ans dans cette région de l'ouest du Soudan, où l'apparition de rebelles a déclenché une campagne de répression organisée par le gouvernement, frappant indistinctement la population civile. S'agit-il d'un génocide, ou d'un enchaînement de crimes contre l'humanité, assortis de campagnes de purification ethnique ? Pour les habitants du Darfour, qui vivent sous le feu des attaques ou dans l'enfer des camps de déplacés, la question est surtout : que peut le monde extérieur pour mettre fin au calvaire de leur région ?

La réponse de la justice internationale est l'ouverture d'un processus visant, idéalement, à établir les responsabilités des concepteurs et des principaux exécutants de leur martyre, tout en enjoignant Khartoum de mettre fin à la violence. Ce ne sera pas chose aisée. Les enquêteurs de la CPI, jusqu'ici, n'ont pas travaillé sur le sol du Darfour, où la sécurité de leurs témoins ne peut être assurée. A cet obstacle s'ajoute une interrogation. Par principe, la CPI n'attend pas le règlement des conflits pour entamer des procédures judiciaires. Or l'exemple récent d'inculpations prononcées contre des rebelles du nord de l'Ouganda, ce qui a interrompu un processus de paix, a montré les limites de l'exercice.

Plus grave, des ambiguïtés d'une autre nature viennent brouiller les intentions de la justice internationale. Plusieurs pays, à commencer par les Etats-Unis et la Grande Bretagne, ont menacé de recourir à une politique musclée pour contraindre Khartoum d'accepter le déploiement d'une force internationale.

L'inculpation de responsables soudanais est supposée s'insérer dans l'ensemble des pressions internationales. Or, tandis que Washington menace Khartoum de mesures coercitives, des membres des services de renseignement américains continuent d'entretenir des liens avec leurs homologues soudanais, dans le cadre de la guerre contre les mouvements armés islamistes internationaux. Entre la guerre contre le terrorisme et la guerre au Darfour, quelle est la véritable priorité ? Il conviendrait de l'établir clairement pour éviter que, d'obstacles techniques en contradictions politiques, le processus judiciaire engagé contre deux responsables soudanais ne soit promis à un destin d'impuissance, que les habitants du Darfour vivraient, eux, dans leur chair.