Darfour : nouvelle stratégie pour les personnes déplacées

Redaction

Unhcr Haut Commissariat Des Nations Unies Pour Les Réfugiés, 27 Février 2007

La Haut Commissaire assistante de l'UNHCR pour les opérations, Judy Cheng-Hopkins, a travaillé plus de vingt ans dans l'aide au développement avant de se consacrer au domaine humanitaire, dans l'espoir de voir des résultats concrets plus rapidement.

Elle a rejoint l'UNHCR il y a un an presque jour pour jour, après avoir passé six ans au Programme alimentaire mondial (PAM) et s'est rendue dans les cinq régions dans lesquelles l'agence pour les réfugiés mène des opérations. Peu après son retour de mission au Darfour, au Soudan, elle s'est entretenue avec les rédacteurs du site Internet de l'UNHCR, Haude Morel et Leo Dobbs. Voici des passages de cet entretien :

Quelles sont les opérations les plus importantes de l'UNHCR ?

Les plus grandes opérations correspondent aux points névralgiques actuels dans le monde - l'Iraq, le Tchad et le Sud-Soudan. Ensuite nous avons plusieurs opérations de longue durée, qui durent depuis plus de dix ans... Dans certains cas, ces opérations diminuent progressivement, mais cela prend plus de temps que prévu, car les opérations de retour ne sont pas faciles à mener. Nos programmes en Angola, en Zambie et au Libéria font partie des opérations en cours de réduction.

Quels sont les défis principaux auxquels vous êtes confrontée dans ce genre d'opérations ?

En ce qui concerne les opérations de longue durée, le défi majeur est habituellement de maintenir l'intérêt des donateurs, car il a tendance à diminuer avec le temps. Donc, pour nous [le défi principal] est d'essayer d'attirer l'attention des donateurs pour être en mesure de conclure l'opération. Une année supplémentaire dans un programme de rapatriement, pour que les retours se fassent, est toujours un dur combat. Les donateurs veulent voir des résultats et, bien sûr, meilleurs sont vos résultats, et plus de chance vous avez que les donateurs continuent leur financement. Parfois ce n'est pas si simple, pour plusieurs raisons. Les rapatriés doivent affronter des incertitudes lorsqu'ils décident de rentrer chez eux. Souvent ils ne retrouveront pas dans leur pays les services de base et l'éducation dont ils bénéficiaient dans les camps... Par conséquent, ces personnes, après avoir bénéficié de ces services - elles-mêmes et leurs familles, hésitent à être déracinées encore une fois et à rentrer vers rien.

En ce qui concerne les opérations d'urgence plus récentes - l'Iraq et le Darfour, par exemple - c'est la sécurité qui est le défi majeur... En Iraq, nous ne pouvons compter que sur des ONG nationales, et ce sont des organismes très récents. Le problème en Iraq est la mise en oeuvre. Nous appelons cela la gestion à distance, c'est-à-dire que nous ne sommes pas installés dans le pays, nous n'avons pas les infrastructures habituelles sur place pour mettre en application nos programmes. Les bureaux se trouvent dans un autre pays, et la gestion des opérations se fait par courrier électronique, par téléphone, avec l'aide de personnel national, d'ONG et d'autres partenaires ici et là. C'est un problème, nous tournons en rond sur comment apporter l'aide et la protection à ceux qui en ont besoin... Nous devons mener une réflexion nouvelle car de plus en plus souvent nous serons emmenés à travailler dans ce genre d'environnement. Nous devons réfléchir en sortant des sentiers battus.

Quelles sont les solutions envisageables pour les situations prolongées dont vous parlez ?

Parmi les solutions durables, il y a le rapatriement volontaire, l'intégration locale et, pour très peu de personnes, la réinstallation. Il n'y a pas de solution unique pour tous... Cela dépend de tellement de facteurs externes et de variantes. Dans certaines situations, la meilleure solution est le rapatriement volontaire. Dans des pays comme l'Angola ou le Libéria, les gens sont impatients de rentrer chez eux car ils vivent dans des camps depuis tellement d'années. Au Sud-Soudan, une grande majorité de personnes veut attendre la paix avant de rentrer ; mais pas la totalité car certains savent qu'ils ont davantage de possibilités dans les camps, qu'ils n'auraient pas au Soudan, comme l'éducation ou d'autres services. On peut donc dire que la sécurité et les services de base sont les deux facteurs les plus importants qui interviennent dans la décision de réfugiés de rentrer ou pas.

Je pense que l'UNHCR peut les aider à prendre une décision en connaissance de cause, en les informant de la situation dans leur pays ou en organisant des visites de reconnaissance. Ensuite ils veulent rentrer de leur propre gré, c'est la meilleure solution. Parfois cela n'est pas possible. Ce n'est pas réaliste de croire que des personnes qui sont nées et ont grandi dans des camps de réfugiés vont rentrer chez elles, dans un pays qu'elles n'ont même jamais vu. Nous devons travailler avec le gouvernement du pays d'accueil pour expliquer que ces gens sont un atout, qu'ils ont un emploi, qu'ils contribuent à l'économie du pays, que ce sont des individus productifs et qu'ils représentent un si petit nombre par rapport à la population du pays. Pourquoi ne pas les aider à s'intégrer au niveau local ? C'est toujours ça le défi.

La troisième option est la réinstallation dans un pays tiers. C'est différent d'un pays à l'autre, car les pays qui acceptent de réinstaller des réfugiés semblent favoriser certains pays plutôt que d'autres, pour plusieurs raisons. Dans certaines situations, fort heureusement, des milliers de gens peuvent être réinstallés ; dans d'autres, nous avons de la chance si 100 personnes sont acceptées.

Dites-nous vos impressions sur votre récente mission au Darfour et la stratégie de l'UNHCR dans cette région instable

Pour des raisons historiques, l'UNHCR a mené des programmes plutôt modestes au Darfour. Récemment nous avons été sollicités par le coordonnateur humanitaire des Nations Unies [Manuel Aranda da Silva]... qui nous a demandé de revoir nos projets. Voulons-nous simplement maintenir le statu quo. Le statu quo n'est pas mauvais. Nous avons une présence dans l'Ouest-Darfour - une sous-délégation, quatre bureaux de terrain - nous avons une présence internationale assez bonne, qui réalise principalement un travail de protection... Mais il a semblé à certains que nous devrions nous impliquer davantage en raison de notre expertise et des besoins qui ne cessent d'augmenter.

Alors c'est pour cette raison que j'y suis allée. En fait, ma mission s'est déroulée simultanément avec celle menée par Dennis McNamara [Coordonnateur spécial des Nations Unies pour les personnes déplacées]... Deux équipes valent mieux qu'une... Heureusement, il y a une bonne convergence d'idées ; je peux le dire maintenant car cela a été approuvé par le Haut Commissaire [pour les réfugiés António Guterres].

Globalement ce que nous proposons c'est d'envisager l'augmentation de notre présence par étapes. Durant la première phase, nous suggérons de consolider notre action à l'Ouest-Darfour... et là où un renforcement est nécessaire, nous le menons... De manière à couvrir pratiquement tout ce dont l'UNHCR est responsable - pas seulement la protection, mais aussi éventuellement la coordination des camps. Vous avez besoin de quelqu'un pour avoir une vue d'ensemble, pour coordonner les camps différents [au Darfour]... et pour attirer l'attention des donateurs sur les camps où l'aide reçue est insuffisante.

Tous ces acteurs, les ONG et les autres partenaires impliqués dans la gestion des camps ont besoin d'un organe central qui serve d'intermédiaire avec les autorités gouvernementales... Quelle meilleure façon que le drapeau bleu des Nations Unies pour jouer ce rôle d'interface en leur nom auprès des autorités gouvernementales. Nous avons besoin de ce rôle, c'est très clair pour moi. C'est plus facile à dire qu'à faire, mais nous préparons actuellement ensemble une stratégie et des orientations sur la façon dont nous pourrons prendre peu à peu en charge ce rôle sans contrarier les autres intervenants.

En ce qui concerne le sud, nous n'avons quasiment pas de présence en matière de programme. Là encore, en discutant avec différents interlocuteurs, il est apparu que quelqu'un devrait intervenir et être chargé du rôle de chef de file de l'approche concertée en termes de protection et de coordination des camps. Cela sera notre deuxième phase après la consolidation à l'Ouest-Darfour, cela dépendra de l'évolution de la situation à l'Ouest-Darfour, bien sûr.

Interviendrait alors une troisième phase, le Nord-Darfour. A l'heure actuelle, le nombre des déplacés dans le nord du Darfour est moindre qu'à l'ouest et au sud, mais c'est une région où les forces de l'UA [Union africaine] et où l'UNMIS [Mission des Nations Unies au Soudan] sont présentes... Nous suggérons qu'une petite équipe de liaison soit présente pour cette phase. Si la situation éyolue bien dans l'ouest et au sud, nous pourrions alors étendre notre rôle de responsable du groupe sectoriel pour la gestion des camps et la protection au Nord-Darfour.

Comment l'UNHCR a-t-il accru son travail dans le cadre des opérations pour les déplacés ?

Aucune agence n'est en charge du problème de déplacement interne et il n'y en aura probablement jamais car c'est un sujet sensible touchant à la souveraineté. Nous parlons ici de citoyens d'un pays qui se tournent vers des intervenants extérieurs pour recevoir de l'assistance, et souvent aussi une protection. Un Etat en faillite est une autre affaire, mais lorsqu'il y a un gouvernement en exercice, le sujet peut être sensible. Les statistiques sont impressionnantes : il y aurait 25 millions de déplacés et leur nombre augmente. Un grand nombre de gouvernements admettent qu'ils ne peuvent pas faire face. Ils ont besoin d'agences comme l'UNHCR pour intervenir et assister les déplacés. Dans tous les pays, où nous travaillons, les gouvernements se félicitent de notre présence et du travail que nous effectuons. Nous n'allons dans un pays pour aider les déplacés, que lorsque celui-ci nous le demande.

Les gens me demandent souvent, « N'êtes-vous pas en train de puiser dans des ressources déjà limitées ? ». En fait, très souvent, une opération de réfugiés se déroule parallèlement à une opération de déplacés... Si nous parlons en termes d'économie d'échelle et que nous réfléchissons aux possibles économies d'argent pour la communauté internationale qui estime qu'il y a une obligation à intervenir, alors nous voyons qu'une agence déjà présente sur le terrain est le moyen le moins coûteux de répondre à ces besoins.

Pour ce qui est de retirer des ressources aux programmes destinés aux réfugiés, il y a une réaffectation de quelques membres du personnel à la question des déplacés. Mais, du point de vue budgétaire et sur le terrain, tous ces programmes de déplacés sont financés dans le cadre d'appels supplémentaires, qui ne viennent pas des ressources centrales. C'est une situation difficile dans laquelle nous sommes maintenant, mais le processus de réforme du budget dans son ensemble continue, ce point est débattu et j'espère juste que l'EXCOM [Comité exécutif de l'UNHCR] le verra aussi comme la meilleure mesure de transition possible. D'abord préserver l'argent qui a été collectée pour les réfugiés, puis faire la preuve de notre travail en faveur des déplacés et de ce fait justifier les financements en dehors du budget central.

Sur quels aspects de l'opération en Iraq vous concentrez-vous ?

Notre nouvel appel [de 60 millions de dollars, lancé en janvier dernier] a marqué un tournant dans l'importance accordée à l'aide destinée aux pays voisins de l'Iraq. Ils se sont montrés très accueillants en acceptant des réfugiés Iraquiens... mais nous devons admettre qu'il y a une limite lorsqu'on atteint près de deux millions d'Iraquiens dans les pays voisins. Vous ne pouvez pas avoir une situation où les trois-quarts des enfants dans les écoles publiques sont iraquiens et un quart syriens. Nous devons intervenir et chercher des solutions ensemble, par exemple en travaillant avec le Ministère de l'éducation... Nous devons joindre l'acte à la parole, et financer ces solutions, que ce soit pour agrandir les classes et améliorer le matériel scolaire, pour montrer la bonne volonté et l'appréciation de la communauté internationale. C'est précisément ce que nous sommes en train de faire.

L'autre aspect essentiel de cette opération dans laquelle nous sommes impliqués est le processus qui consiste à recevoir et enregistrer les personnes... Nous sommes en train de renforcer notre capacité d'enregistrement dans les pays voisins de l'Iraq, surtout en Syrie et en Jordanie. L'objectif final de ce projet est d'enregistrer 200 000 personnes d'ici la fin de l'année et de soumettre 20 000 dossiers pour des solutions de réinstallation. Il est indispensable de se fixer des objectifs, sinon nous courons dans tous les sens pour rien.