Darfour : les attaques armées contre les ONG et les agences de l'ONU aggravent la crise humanitaire

Natalie Nougayrède

Le Monde, 08 Février 2007

Les organisations humanitaires travaillant au Darfour font toutes le même constat, depuis quelque temps : en raison d'une radicalisation du conflit, des attaques armées dont elles ont fait l'objet et d'une multiplication des cas de banditisme et de pillage, il n'a jamais été aussi difficile de faire parvenir de l'aide aux populations de cette région de l'ouest du Soudan, où la guerre déclenchée en février 2003 a fait 200 000 morts et 2,5 millions de déplacés, selon l'ONU.

Les responsables d'ONG décrivent une situation où leur champ d'action sur le terrain s'est réduit comme une peau de chagrin ces derniers mois. En raison du climat de violence, pratiquement toutes les organisations humanitaires ont gelé, depuis le mois de décembre 2006, leurs opérations dans les zones rurales du Darfour, et de vastes territoires n'ont pas pu être approvisionnés comme ils auraient dû l'être en vivres et médicaments.

La conséquence, craignent certains responsables d'ONG, pourrait être le déclenchement d'une nouvelle vague de déplacements de populations vers les centres urbains du Darfour et les camps de réfugiés qui les jouxtent, seuls endroits où l'aide peut encore parvenir sans trop d'encombres.

Sans qu'il soit possible de l'établir avec certitude, tant les chaînes de commandement au sein des parties du conflit au Darfour se sont brouillées, plusieurs responsables d'ONG se disent convaincus que le régime soudanais, les milices janjawids qui lui servent d'auxiliaires, et aussi des groupes rebelles combattant le pouvoir de Khartoum ont adopté une stratégie visant à cantonner l'action des organisations humanitaires dans certaines zones, dans une stratégie d'occupation du terrain par la force.

Au cours des six derniers mois, douze travailleurs humanitaires soudanais ont été tués. Depuis juillet 2006, trente attaques armées de bases d'ONG et de l'ONU ont été recensées au Darfour. Le 29 janvier, Médecins du monde a annoncé la suspension de ses activités dans l'ensemble de la région, sans renoncer à les reprendre un jour, si les conditions le permettent. Il est possible que d'autres ONG fassent de même.

Cette dégradation intervient au moment où les efforts diplomatiques menés par les Nations unies et l'Union africaine (UA) afin d'inciter le régime soudanais à accepter un déploiement de casques bleus de l'ONU au Darfour semblent être dans une impasse.

Plusieurs attaques d'une violence inédite se sont produites ces derniers mois contre le personnel humanitaire au Darfour, entraînant un repli des équipes vers les villes, voire leur évacuation de la région.

Le 19 janvier, dans la ville de Nyala, un campement de plusieurs ONG où se tenait une fête a fait l'objet d'une descente de la police soudanaise. Une vingtaine d'employés d'ONG et d'agences de l'ONU ont été conduits vers un commissariat où ils ont été passés à tabac. Une employée d'ONG a été victime d'une tentative de viol alors qu'elle se trouvait dans un véhicule de la police soudanaise. Le lendemain, la télévision soudanaise accusait les expatriés et employés locaux des ONG de s'être livrés à des dépravations, et le gouverneur du Sud-Soudan menaçait de faire imposer aux étrangers les règles de la charia, la loi islamique.

L'épisode de Nyala a marqué les esprits car il s'agissait, pour la première fois, d'une agression perpétrée directement par la police soudanaise, alors que jusque-là les attaques contre des sites ou des convois humanitaires étaient le fait de groupes armés éparses ou difficiles à identifier.

Le 18 décembre 2006, dans la localité de Gereida où se situe un vaste camp de réfugiés, une attaque d'une grande violence, avec des cas de viols, avait eu lieu contre une base regroupant six ONG, les forçant à évacuer la région.

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a pour sa part quitté Koutoum, après une attaque à l'arme automatique, en novembre 2006.

L'ONU estime que 4 millions de personnes, sur une population totale de 6 millions, sont affectées par le conflit au Darfour. Des agences de l'ONU, ainsi qu'Action contre la faim, Oxfam, Save the Children, ont lancé des cris d'alarme, prévenant que si une force internationale n'était pas déployée au Darfour, l'ensemble des opérations humanitaires secourant ces victimes serait mis en péril.