Le pape noir du terrorisme soutient les rebelles du Darfour

Guillaume Lavallée

La Presse, 06 Janvier 2007

Ancien mentor du régime du président soudanais Omar al-Béchir, qui refuse la présence de Casques bleus au Darfour, Hassan al-Tourabi n'hésite pas à qualifier de génocide ce qui se passe dans cette région de l'ouest du Soudan. Cet ancien hôte d'Oussama ben Laden soutient aujourd'hui les rebelles du Darfour. Entretien avec celui qu'on surnomme le pape noir du terrorisme.

La barbe courte bien taillée, le teint mat, le regard rieur du séducteur, le renard Tourabi reçoit dans sa tanière, en banlieue de Khartoum. Éminence grise du régime du président Omar al-Béchir dans la décennie 90, le dignitaire s'est fait éjecter du pouvoir en 1999 après avoir tenté de diminuer les prérogatives du chef d'État. Faux pas, mauvais calcul. Il aboutit tout de go au cachot et fera pendant six ans la navette entre la prison et une résidence surveillée.

Aujourd'hui libéré, il promet la fin du régime d'Omar al-Béchir et épouse la cause des rebelles du Darfour, région de l'ouest du Soudan en proie à un violent conflit qui a causé la mort de 200 000 personnes et en a déplacé 2,5 millions.

«Le nombre de morts est si élevé au Darfour, il s'agit d'un génocide de facto», affirme dans la langue de Shakespeare le cheikh, qui a perdu un peu de son français depuis la soutenance de sa thèse de doctorat à la Sorbonne, dans les années 60. «Mais je ne pense pas que le régime de Khartoum se soit dit délibérément qu'il fallait éliminer ces gens», tempère-t-il.

Du haut de ses 74 ans - on lui en donnerait 50 -, le père de l'islamisme africain défend la cause du Mouvement Justice et Égalité (JEM) -un groupe rebelle d'obédience islamique- et la section de l'Armée de libération du Soudan (SLA) dirigée par Abdelwahid an-Nour, les deux brigades armées hostiles à l'accord de paix du Darfour.

«Nous sommes en contact avec eux, nous appuyons leur cause, il n'y a pas de doute là-dessus, mais nous ne sommes pas des combattants», affirme Tourabi au nom du Congrès populaire, le parti d'opposition dont il est l'idéologue.

Le Mouvement Justice et Égalité a «réalisé que les Darfouriens ont toujours plaidé pour plus de justice, un certain degré d'autonomie, mais qu'ils n'ont jamais rien obtenu. Les gens du sud du Soudan, eux, ont obtenu tout ça simplement parce qu'ils ont pris les armes... C'est la seule façon de procéder puisqu'il n'y a pas de processus politique libre au Soudan», dit-il sans jamais toucher à son orangeade, élixir salvateur des chaudes journées de Khartoum.

L'accord de paix signé en mai dernier entre le gouvernement soudanais et la principale force rebelle au Darfour, la section de l'Armée de libération du Soudan dirigée par Minni Minnawi, propose une plus grande autonomie pour les trois provinces du Darfour (Nord, Ouest, Sud), le désarmement des milices djandjawids - ces cavaliers nomades armés par le gouvernement soudanais pour mater la rébellion au Darfour -, le versement de plusieurs centaines de millions de dollars et l'intégration des rebelles au gouvernement.

Pourquoi vos amis n'ont-ils pas apposé leur signature au bas de ce texte? «Ils se battent pour beaucoup plus», répond Tourabi. «Le Darfour n'a pas reçu d'assurance quant à un retour proportionnel du budget, à l'assistance de l'État ou à quoi que ce soit de plus pour assurer son développement... Alors je dis non à un tel accord», précise-t-il.

Depuis la signature de l'accord de paix, la situation s'est détériorée au Darfour. Les différents groupes rebelles s'affrontent entre eux, le gouvernement soudanais n'a toujours pas désarmé les djandjawids, le conflit s'est déplacé au Tchad voisin et les organisations humanitaires ont perdu accès à des populations déjà vulnérables.

Quelque 7000 soldats de l'Union africaine (UA) patrouillent l'ancien sultanat du Darfour, territoire enclavé aussi vaste que la France. L'ONU et l'UA avaient annoncé le mois dernier un accord prévoyant le déploiement d'une force «hybride» au Darfour, projet qui semblait avoir l'aval des autorités soudanaises. Mais Khartoum refuse toujours le déploiement de Casques bleus au Darfour.

«Si le gouvernement soudanais ne donne pas aux rebelles ce qu'ils veulent, alors j'accueillerai n'importe quelle force de n'importe où et particulièrement les Nations unies. Mais il serait préférable pour l'ONU d'omettre tout pays qui pourrait être soupçonné d'impérialisme», dit Tourabi, citant la France - dont le Tchad et la République centrafricaine voisine sont d'ex-colonies -, le Royaume-Uni, ex-puissance coloniale au Soudan, et les États-Unis, «détestés» dans le monde musulman.

Tourabi n'est pas dans les bonnes grâces de Washington. Son nom figure çà et là dans le rapport de la Commission d'enquête sur les attentats du 11 septembre 2001. C'est que Hassan aurait invité, en 1989, le jeune Oussama ben Laden à faire du Soudan sa base arrière pour lancer sa guerre sainte...