Kofi Annan ou les limites de l'action onusienne

Reuters

Reuters, 31 Décembre 2006

Kofi Annan a entrevu les limites de son pouvoir de secrétaire général de l'Onu en s'opposant en vain à la guerre en Irak et, à ce poste, le conflit avec des Etats-Unis tentés par l'unilatéralisme était inévitable.

Le Ghanéen, qui quittera dimanche ses fonctions et sera remplacé par le Sud-Coréen Ban Ki-moon, nommé lui aussi avec le feu vert - indispensable - de Washington, a qualifié d'"illégale" l'intervention militaire américaine en Irak, ce qui lui a valu d'être la cible d'attaques féroces et d'appels répétés à la démission de la part de l'administration Bush.

"Les Etats-Unis ne supportent pas d'être mis en minorité donc, avec le secrétaire général, le conflit semblait inévitable", juge Pierre Hassner, qui enseigne les relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris et à l'université Johns Hopkins de Bologne.

Tout consiste donc, pour un secrétaire général, à "savoir où ne pas aller trop loin". "L'Onu n'a pas de vrai pouvoir. Quand le secrétaire général veut parler trop haut, c'est lui qui est écrasé", constate Hassner.

Cette guerre en Irak, où les Etats-Unis, trois ans et plus de 3.000 morts dans les rangs américano-britanniques plus tard, semblent embourbés, Annan regrette de n'avoir pas pu l'arrêter.

Tout comme il regrette de n'avoir pas pu arrêter les violences au Darfour, malgré des efforts déployés jusqu'à ses derniers jours en poste.

Dans les deux cas, il s'est heurté au concept de souveraineté dont il s'est efforcé d'arguer, pendant ses deux mandats, qu'il ne constituait pas un rempart contre une intervention de l'Onu pouvant protéger des populations civiles en danger.

DÉPASSER LA SOUVERAINETÉ

Celle des Etats-Unis, qui, dans la droite ligne de la théorie de l'action préventive, estiment avoir le droit de se défendre contre une menace réelle ou supposée - comme celle des armes de destruction massive irakiennes - même si le Conseil de sécurité s'y oppose, y compris en violant la souveraineté d'un autre Etat, en l'occurrence l'Irak.

Celle du Soudan, qui s'oppose au déploiement d'une force de la paix de l'Onu au Darfour, région de l'ouest du pays où des milices arabes soutenues par Khartoum terrorisent des communautés noires dans un conflit qui a fait 200.000 morts et 2,5 millions de déplacés depuis février 2003.

Mais Annan a eu le mérite d'exprimer un changement dans la conscience internationale. "La souveraineté des Etats ne peut plus servir d'écran pour masquer des violations systématiques des droits de l'homme", a-t-il déclaré en recevant son prix Nobel de la paix, à Oslo, le 10 décembre 2001.

"Les problèmes du monde ne peuvent être résolus que si on dépasse la souveraineté", insiste Pierre Hassner, soulignant que si "le discours d'Annan va au-delà de ce qu'il peut faire", c'est parce qu'il incarne une "autorité morale".

"Ce n'est pas indifférent qu'il proclame certaines exigences, certaines priorités, mais bien sûr si les Etats ne suivent pas, cela reste lettre morte", estime-t-il.

C'est pourquoi, même si le monde a dit "jamais plus" face à l'horreur du génocide rwandais, l'histoire semble se répéter au Darfour.

Comme l'a expliqué un proche conseiller d'Annan, Bob Orr, cité par James Traub dans son livre "Les meilleures intentions - Kofi Annan et l'Onu à l'ère de la superpuissance américaine", "il y a une confusion qui est faite entre l'Onu en tant que scène et l'Onu en tant qu'acteur".

"En tant qu'acteur, il y a très peu qu'on puisse faire, et souvent les gens qui nous accusent sont les mêmes qui nous empêchent d'agir", souligne-t-il.