Halte aux viols des femmes, scènes du Darfour au centre-ville de Rabat

Narjis Rerhaye

All Africa, 10 Décembre 2006

Soudain le centre-ville de Rabat s'est voilé d'un silence assourdissant. Tout s'est arrêté, la fureur urbaine s'est tue, les clameurs de métal hurlant et les coups de klaxon ont cessé.

Il n'y avait plus de place ce dimanche 10 décembre qu'aux regards à la fois inquiets, effrayés et angoissés. Des passants qui ne faisaient que passer et qui se sont arrêtés au passage de ces jeunes femmes hurlant, les vêtements maculés de sang alors que des hommes, leurs bourreaux, les poursuivaient. La scène se passait au coeur de Rabat, à quelques encablures de la grande poste. Et c'est exactement en ce lieu que le conflit du Darfour, au Soudan, 85.000 civils tués depuis 2003, s'est déplacé, plantant les tréteaux de l'horreur d'une guerre qui n'a épargné personne et plus encore les femmes du Soudan.

C'est un gage de solidarité agissante que la section marocaine d'Amnesty international a donné à voir et à vivre en cette journée mondiale des droits de l'homme.

En organisant des scènes de rue représentant de manière tout à la fois crue et artistique des femmes victimes de viols au Darfour, Sektaoui et les siens se sont associés à la campagne de mobilisation internationale menée par Amnesty International.

"Ce sont des jeunes et des artistes membres de la section marocaine d'AI qui ont monté ces scènes de l'horreur. Il était important pour les activistes que nous sommes de procéder à cette démonstration insoutenable, indicible, insupportable, au risque même de choquer, pour montrer à l'opinion publique marocaine ce que vivent les femmes du Darfour, c'est-à-dire des violences sexuelles perpétrées par les Janjawids. Par cette action menée dimanche, nous voulions dénoncer l'utilisation des femmes par le viol dans les conflits armés", explique Salah Abdallaoui, directeur de la section marocaine d'Amnesty International.

Une vingtaine de jeunes activistes se sont donc mobilisés pour mimer les scènes d'une horreur annoncée. Ils ont couru à travers la ville comme pour échapper à leurs violeurs, des jeunes ont brandi des dessous féminins maculés de sang pour symboliser les violences sexuelles faites aux femmes du Darfour, des membres d'A.I faisaient mine d'attaquer les jeunes femmes qui n'en finissaient pas de crier pour mieux signifier les souffrances et la douleur des victimes soudanaises.

Des banderoles étaient brandies pour dire en arabe, en français et en amazigh "protéger les femmes du Darfour. Halte aux violences sexuelles". "La population civile du Darfour paie chèrement les carences actuelles du maintien de la paix. Les personnes déplacées sont constamment menacées et ont besoin d'une protection. La région du Darfour est si peu sécurisée qu'un tiers des personnes affectées se trouvent hors de portée des organismes humanitaires. La protection de la population civile doit être une priorité dans toute opération de maintien de la paix au Darfour. Amnesty International a élaboré un programme en 16 points qui devra être appliqué par les forces de maintien de la paix", peut-on lire dans un document d'Amnesty qui précise que "la mission de maintien de la paix doit intégrer une composante forte qui sera chargée des droits humains. Cette composante disposera à la fois du mandat et des capacités nécessaires pour surveiller les atteintes aux droits humains, mener des enquêtes sur ces atteintes et rendre des rapports publics sur ces dernières, notamment sur les affaires de viol et les autres formes de violence sexuelle. Les observteurs des droits humains doivent bénéficier de l'appui et du soutien qui leur sont nécessaires, notamment en matière de logistique (y compris escortes, possibilité de se rendre dans toutes les zones du Darfour, et accès à tous les lieux de détention). La mission doit pouvoir publier ses rapports de manière indépendante, sans l'approbation des parties au conflit".

Ce dimanche après-midi, le centre-ville de Rabat était plongé dans le silence. Une manière pour ceux et celles qui arpentaient ce jour-là les pavés de l'avenue Mohammed V d'exprimer une solidarité avec ces femmes violées, victimes du conflit armé du Darfour. "Le choc passé, les gens étaient complètement pris par ce spectacle de rue. C'était impressionnant de les voir comme scotchés", témoigne un activiste. Lundi matin, les dirigeants de la section marocaine d'A.I affichaient la mine satisfaite des objectifs atteints. "Nous nous inscrivons dans un mouvement international pour dénoncer des violations où qu'elles soient, de Guantanamo à Pékin. La section marocaine est très active et entend bien jouer un rôle-phare dans la région du monde arabe", conclut Salah Abdellaloui.