Darfour : l’information, nerf de la guerre.

Michel Bührer

Info Sud, 11 Décembre 2006

Les ONG qui critiquent les pays du "Sud" ont un regard biaisé car elles sont basées au "Nord". C’est en résumé la thèse défendue par l’ambassadeur d’Algérie, qui jette aussi le discrédit sur le rapport de Louise Arbour sur le Darfour. Face à la guerre de l‘information, les ONG se mobilisent.



La session spéciale sur le Darfour, qui se tient ce mardi à Genève, doit tenter de déterminer la composition de la mission d’enquête qui sera envoyée sur place pour "établir les faits". Pour une organisation non gouvernementale (ONG) comme Human Rights Watch, les faits impliquant le gouvernement soudanais sont établis depuis au moins trois ans, sans doute possible. "Nous avons des dizaines de correspondants sur place, membres d’ONG, de l’ONU, nous avons même des copies de documents officiels qui décrivent des recrutements de miliciens par des forces soudanaises", affirme Leslie Lefkow, chargée du dossier dans cette organisation.

Pourtant la semaine dernière, dans un entretien accordé à la "Tribune des droits humains"(1), l’ambassadeur d’Algérie Idriss Jazaïry mettait en cause l’objectivité des organisations de défense des droits de l’homme: "Je ne dis pas que les ONG internationales font un travail tronqué, je dis qu'elles ont une sensibilité qui est fortement influencée par les positions du Nord, soutenait-il.
D'ailleurs il n'y a qu'à voir tous les débats que nous avons eus depuis que le Conseil a été créé: les positions du Nord, ce sont les ONG qui s'en font l'écho tandis que celles que nous nous défendons, dans les pays du Sud, en Afrique ou ailleurs, sont systématiquement critiquées par ces ONG." Son propos a d’autant plus de poids que l’Algérie représente le groupe africain au Conseil des droits de l’homme.

Info ou manipulation?

"Ces récriminations ne sont pas nouvelles", explique Simia Ahmadi représentante auprès de l’ONU de la Fédération internationale des Ligues des Droits de l’Homme. "Mais elles tombent plutôt mal avec nous: tous nos membres sont des gens de terrain, issus de tous les pays". Toutes les grandes ONG, celles dont parlent Idriss Jazaïry, peuvent en dire autant. "Les ONG du Nord font un travail que nous ne pouvons pas faire par manque de moyens", relève pour sa part le Guinéen Djély Samoura, président de trois organisations africaines.

Ce que l’ambassadeur algérien met en cause, et le gouvernement soudanais avec lui, c’est l’information elle-même. L’information qui accuse ou absout: "Je suis allé au Darfour et je n’ai pas vu la même chose", affirme-t-il dans le même entretien, jetant le discrédit sur le rapport présenté par la Haut Commissaire aux droits de l’homme, Louise Arbour, qu’il estime "instrumentalisé". Elle avait déclaré avoir des preuves de la responsabilité du gouvernement soudanais.

"Ce qui est nouveau, et grave, c’est la mise en cause de la fiabilité d’un rapporteur", estime Mariette Grange, représentante à Genève de Human Rights Watch. "A partir de là, on peut mettre en doute tous les rapports, c’est la négation du travail du Conseil."

Devant ce qu’elles appellent les "manipulations" du Soudan, les ONG battent le rappel car, disent-elles, il est surprenant de voir que nombre de pays restent sans réaction. Le Soudan a invité une brochette d’ambassadeurs africains et latino-américains à visiter la région. Amnesty International de son côté a distribué lundi un communiqué de 4 pages faisant état de ses accusations, Human Rights Watch a tenu conférence de presse, et les grandes organisations convoquent une séance publique mardi pour diffuser leur point de vue.

La session spéciale sur le Darfour se tient ce mardi et sans doute mercredi matin. Lundi, deux textes étaient encore en lice et les délégations se sont consultées pour tenter d’arriver à une proposition commune. Enjeu principal: la participation du président du Conseil Luis de Alba à une mission d’enquête, exigée par le groupe africain.

(1) www.humanrights-geneva.info/article.php3?id_article=877