L’armée française en première ligne

Jean-philippe Rémy Et Laurent Zecchini

L'express, 10 Décembre 2006

L’intervention des militaires français au Tchad et en République centrafricaine est venue mettre en évidence le rôle militaire de l’Hexagone sur ce continent.

Alors qu’elle s’efforce depuis un an d’« européaniser » sa présence sur le continent noir pour sortir d’un tête-à-tête devenu contre-productif, la France retrouve-t-elle, malgré elle, son rôle historique de « gendarme » en Afrique ? Bien que l’affirmation provoque des dénégations agacées au ministère de la Défense, les événements en cours au Tchad et en République centrafricaine (RCA) tendent à accréditer cette impression. Dans les deux pays, des soldats et des avions de chasse français participent aux opérations militaires engagées par des régimes affaiblis pour annihiler des rebelles qui menacent de déstabiliser leur pouvoir.

Les militaires français insistent sur les différences entre ces deux crises, tout en reconnaissant qu’elles ont, outre des causes endogènes, des racines communes, dans la mesure où le Soudan voisin arme ces guérillas, leur offre un sanctuaire entre deux offensives, et les instrumentalise.

Coup d’arrêt à l’extension du conflit

Le régime du président soudanais Omar Al-Bachir, hostile à toute présence d’une force internationale sur son territoire ayant vocation à mettre un terme au drame du Darfour, chercherait ainsi à desserrer la pression en déstabilisant ses voisins. Il faut porter un coup d’arrêt à l’extension du conflit du Darfour au Tchad et en Centrafrique, explique-t-on à Paris. L’explication est fondée mais incomplète, puisque le Tchad, comme le Soudan, soutiennent les rébellions mutuelles de leur voisin.

En intervenant de façon déterminante au Tchad et en Centrafrique, la France soutient à la fois des pays avec qui elle est liée par des accords de défense et de coopération militaire, et elle conforte son réseau de relations régionales. Elle agit ainsi sous le regard des pays « amis » d’Afrique centrale, comme le Gabon et le Congo-Brazza-ville, qui souhaitent voir Paris continuer à jouer ce rôle de « gendarme » qui leur garantit un soutien identique si des troubles venaient à éclater chez eux.

C’est l’intervention des avions Mira-ge de N’Djamena, au Tchad, qui a permis, en avril, de mettre en échec l’offensive d’un mouvement rebelle, le Front uni pour le changement (FUC), arrivé aux portes de la capitale tchadienne.

Ce sont ces mêmes Mirage qui sont intervenus dans le nord du Centrafrique pour détruire les mortiers et les mitrailleuses utilisés par les rebelles de l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR), et stopper leur avance vers Bangui.

Liée par des « accords de défense »

Les 200 militaires français qui étaient présents en RCA depuis 2003, dans le cadre de l’opération « Boali », ont été renforcés à la mi-novembre par une centaine d’hommes. Ils ont aidé les Forces armées centrafricaines (Faca) et les 380 soldats de la Force multinationale de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (Fomuc) à lancer une contre-offensive.

Officiellement, la France est liée par des « accords de défense » avec la RCA, comme avec cinq autres pays africains, alors qu’elle dispose d’un simple « accord de coopération militaire » avec le Tchad. Dans le premier cas, elle peut se livrer à une « assistance opérationnelle » et à un « appui aérien », dans le second à un simple « soutien logistique ».

Le président centrafricain, François Bozizé, peut demander l’assistance militaire de la France s’il est attaqué, alors que, théoriquement, le président tchadien, Idriss Déby, ne peut attendre qu’une simple coopération militaire. Dans les faits, cette distinction juridique est ténue, même s’il est vrai que, au Tchad, les forces françaises se sont appliquées à éviter de passer au stade d’une confrontation directe avec les rebelles.

Dans les deux pays, la France endosse un rôle protecteur des régimes en place, tout en assurant qu’il ne s’agit plus d’un réflexe ancien vis-à-vis du « pré carré ». « Ce sont deux actions qui ne sont pas antinomiques, souligne un général français. Il y a, d’une part, nos efforts pour accentuer la coopération entre l’Union européenne et l’Union africaine. De l’autre, il y a la crise du Darfour, avec des Africains qui essaient de faire quelque chose, mais qui ne recueillent pas beaucoup de soutien de la communauté internationale. »