Le Darfour en chute libre

Ap

Nouvel Observateur, 06 Décembre 2006

Le conflit au Darfour a contaminé le Tchad et la Centrafrique. Khartoum refuse toute concession à l'ONU. La situation est aujourd'hui plus que tendue à El-Fasher, principale ville de la région, où l'Union africaine craint une attaque de la rébellion et le seul mouvement rebelle à avoir signé la paix réclame désormais le désarmement immédiat des Janjaweed: l'ONU parle aujourd'hui d'un Darfour en "chute libre", six millions de personnes risquant de se retrouver dans une situation désespérée, sans vivres et sans protection.

Depuis la signature en mai d'un accord entre Khartoum et une seule des factions rebelles, les autres rejetant le texte, la violence n'a fait qu'augmenter.

Mardi, Minni Minawi, chef de la principale faction du Mouvement de libération du Soudan (SLM), seule signataire de l'accord avec Khartoum, a posé un ultimatum, réclamant le désarmement des Janjaweed. Ces milices à la solde de Khartoum, accusées d'exactions de masse contre les civils depuis 2003, ont pillé lundi le marché central d'El-Fasher, capitale du Darfour-Nord (l'une des trois provinces composant la région), déclenchant des affrontements avec le SLM qui ont fait au moins quatre morts, selon l'UA, intervenue pour faire cesser les combats.

Pour Saif Haroun, porte-parole du SLM, ce pillage en plein jour prouve que les soldats de l'Union africaine n'ont absolument aucun contrôle sur la ville.

La tension y est désormais à son comble. L'ONU a commencé à évacuer ses personnels et l'Union africaine craint une attaque sur El-Fasher du Front de rédemption nationale, alliée à d'autres factions, dont certains des hommes de Minawi. L'accord de paix "est mort et la lutte doit s'unifier contre le pouvoir maudit de Khartoum", déclare le Front dans un communiqué.

Khartoum "doit désarmer et neutraliser les Janjaweed d'ici la fin du mois. Sinon, un fossé aura été franchi, et personne ne sait ce qui se passera", a déclaré Minawi à l'Associated Press, se refusant à en dire plus. Selon son porte-parole, il pourrait revenir sur l'accord de paix.

Devenu conseiller présidentiel dans le cadre du partage du pouvoir prévu par l'accord, Minawi affirme aujourd'hui que ce cessez-le-feu est constamment violé par les forces gouvernementales. Notamment avec des attaques des miliciens arabes sur des zones du Darfour-Sud censées être sous le contrôle du SLM.

Jan Egeland, qui quitte le 12 décembre son poste de secrétaire général adjoint en charge des affaires humanitaires, avait été le premier à tirer la sonnette d'alarme, en novembre 2003. Le Darfour, conflit qui selon lui aurait pu être réglé s'il avait été pris plus tôt, en 2004, est son pire regret. "Au bout du compte, nous n'avons agi qu'au niveau humanitaire. Nous avons gardé les gens en vie, mais nous ne les avons pas protégés, et nous sommes à nouveau en chute libre." Aujourd'hui, fin 2006, on compte quatre fois plus de civils vulnérables qu'à l'époque.

"Nous pourrions avoir un génocide. Nous pourrions avoir un Rwanda. Nous pourrions avoir une situation terrible si les quatre millions de personnes nécessitant un aide humanitaire au Darfour sont rejoints par un millions de personnes au Tchad, un autre million dans le nord de la Centrafrique. Ça fait six millions de personnes dans une situation totalement désespérée."

Depuis 2003 et le soulèvement de la rébellion issue des ethnies africaines, réprimé par Khartoum et ses milices arabes nomades, les Janjaweed, plus de 200.000 personnes sont mortes et 2,5 millions ont été déplacées.

Le Conseil de sécurité a adopté une résolution prévoyant de relayer par une force onusienne plus conséquente les 7.000 soldats mal équipés de l'Union africaine. Mais le régime militaro-islamiste de Khartoum l'a rejetée, dénonçant un viol de la souveraineté du Soudan et une tentative de recolonisation.

Pour tenter de convaincre Khartoum mais aussi les pays africains, arabes et musulmans, de soutenir le projet, le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan a proposé en novembre une force "hybride" UA-ONU de 20.000 hommes, également refusée jusqu'ici par le Soudan.

Aujourd'hui, notent les observateurs, les groupes armés se sont multipliés, et Khartoum a renforcé les Janjaweed, notamment à El-Fasher, afin de contrer la poussée du Front sur le Darfour-Nord. De hauts responsables de l'ONU précisent que les supplétifs arabes, soutenus par l'armée régulière, ont multiplié leurs attaques dans tout le Darfour, s'en prenant spécifiquement aux civils.