La guerre au Darfour: un conflit sans issue

Jean-françois Verdonnet

Tribune De Genève, 01 Décembre 2006

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Le Conseil des droits de l’homme tiendra une session extraordinaire à Genève. A Khartoum, toutefois, le régime rejette toujours le déploiement de casques bleus.

Conflit longtemps oublié, la guerre du Darfour s'inscrit désormais à l'ordre du jour des réunions internationales. Sans succès jusqu'ici. Le gouvernement soudanais s'oppose toujours au déploiement d'une force conjointe de maintien de la paix qui réunirait sur place casques bleus et soldats de l'Union africaine.

A l'ONU, Kofi Annan veut croire que les pressions finiront par avoir raison de l'obstination du président Omar el-Béchir. Signe encourageant: le Conseil des droits de l'homme dont il demandait mercredi la convocation urgente, tiendra autour du 12 décembre une réunion spéciale à Genève.

Le temps presse. En février 2005, une commission d'enquête de l'ONU dénonçait déjà des «crimes contre l'humanité» au Darfour. Or la guerre se poursuit et s'étend maintenant au-delà des frontières nationales. Du Soudan où il menace l'accord de paix conclu avec la rébellion du sud du pays, le conflit s'élargit aux Etats frontaliers. Au Tchad, tout d'abord, où le régime fragile du président Idriss Déby a récemment décrété l'état d'urgence. En Centrafrique, ensuite, où les faibles forces gouvernementales affrontent des groupes rebelles alliés à des combattants tchadiens, eux- mêmes soutenus par le Soudan.

Les contentieux s'enchevêtrent, les alliances croisées se nouent et se dénouent: une région entière paraît s'enfoncer dans une zone de turbulences.

Quand et comment la guerre a-t-elle débuté?
En réalité la tension est ancienne. Elle trouve ses sources à la fois dans les manœuvres du gouvernement central et dans l'extrême sous-développement d'un territoire périphérique, négligé par Khartoum.

Le conflit a éclaté en février 2003 avec l'insurrection de deux groupes armés, le Mouvement de libération du Soudan (MLS), qui rassemble les représentants des principales ethnies, et le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE), un groupe d'inspiration islamiste soupçonné d'être proche d'Hassan al-Tourabi, un ancien conseiller du gouvernement soudanais, aujourd'hui en disgrâce.

Les rebelles ne revendiquaient ni l'indépendance, ni même l'autonomie, mais une répartition équitable du pouvoir et des ressources, sur le modèle de l'accord alors en cours de négociation entre le pouvoir central et la rébellion active au sud du Soudan.

Exigence insupportable pour le régime islamiste du président Omar el-Béchir. Aux attaques de l'opposition armée, il a opposé une répression féroce dans laquelle il a engagé l'armée et les Djandjawids, des milices tribales qui se distingueront par d'innombrables exactions.

La dimension idéologique n'est pas absente du conflit. Pour le gouvernement, la guerre se mène aussi au nom de l'affrontement entre le monde arabe et les affidés noirs d'un Occident honni.

Pour quelles raisons le conflit dure-t-il?
Le 5 mai dernier, le gouvernement concluait à Abuja (Nigeria) un accord de paix avec le Mouvement de libération du Soudan (MLS), le principal groupe d'insurgés. Négocié sous forte pression américaine, le compromis s'est immédiatement heurté à l'opposition des autres groupes armés qui l'ont jugé trop déséquilibré. Quelques semaines plus tard, les hostilités embrasaient à nouveau le nord du Darfour.

Depuis, la confusion est extrême: Les affrontements étaient aussi violents qu'au début, remarque un observateur de Médecins sans frontières, mais l'on ne savait pas «s'ils étaient le fait de luttes entre groupes, d'actions de bandits ou d'offensives de l'armée».

Du côté gouvernemental, la ligne dure prévaut. Tout en jouant des rivalités entre la dizaine de factions rebelles, le pouvoir a lancé une offensive contre des groupes alliés au sein d'un Front de rédemption nationale (FRN) récemment constitué.
Les opérations mobilisent à nouveau milices djandjawids et forces armées: près de 20 000 hommes ont été récemment dépêchés autour d'El-Fasher, le chef-lieu du Darfour.

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Les Nations Unies entre indifférence et impuissance
Près de seize mois séparent le début du conflit des premières réactions de la «communauté internationale».

Accaparés par les négociations entre Khartoum et les rebelles du Sud Soudan, l'ONU et les Etats-Unis se détournent du Darfour jusqu'à la mi-2004. Il faut attendre septembre pour entendre Washington dénoncer un «génocide» et le Conseil de sécurité agiter la menace de sanctions contre le Soudan.

Entre-temps, les bombardements et les massacres de populations auront tué des milliers de personnes, «au vu et au su de tous», déplore Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS. La plupart des 200 000 à 300 000 victimes, précise-t-il, sont mortes à ce moment-là «et les camps étaient déjà pleins».

En octobre 2004, l'Union africaine dépêche 3300 soldats sur place. Elle en enverra près de 4000 autres six mois plus tard. Mal équipés, mal payés, ces 7000 hommes sont incapables de rétablir l'ordre dans la région. Ce sont pourtant les seuls dont le gouvernement soudanais tolère le déploiement: les 20 600 Casques bleus que le Conseil de sécurité a décidé d'envoyer en août dernier sont toujours persona non grata à Khartoum.

«La crédibilité des Nations Unies est en jeu», déclarait en septembre le président Bush. Le propos voulait répondre à une opinion américaine inquiète. Mais quel sens exact avait-il?

Le Darfour est une terre lointaine, aussi vaste que la France et dépourvue d'intérêt stratégique. Autant de caractéristiques qui expliquent la discrétion des puissances étrangères: aucune d'entre elles ne s'est engagée jusqu'ici à expédier des soldats sur le terrain.

«La communauté internationale, estime Fabrice Weissman, de Médecins sans frontières, continue de faire croire aux populations du Darfour que leur salut viendra d'une intervention militaire onusienne dont les chances de déploiement et de succès sont à ce jour minimes.» (jfv)

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Les damnés de la terre
Le conflit est-il racial? Oppose-t-il des milices «arabes» à des tribus «africaines»?
La distinction raciale n'a pas de sens, explique le chercheur Marc Lavergne, qui lui substitue une différenciation fondée sur le mode de vie, entre pasteurs, nomades et agriculteurs sédentaires.

Les milices et les tribus dites africaines ont toutes été arabisées, les premières,
il est vrai, depuis plus longtemps que les secondes.

Toutes sont également musulmanes. Au reste, la distinction entre nomades et sédentaires est elle-même mouvante, les tribus qui dominent la rébellion étant autrefois nomades…

Une dimension «coloniale»

«Pour moi, tout le monde est noir dans cette histoire», explique M. Lavergne. Ce sont, dit-il, des damnés de la terre qui s'affrontent, deux victimes du pouvoir central, deux communautés complémentaires et qui ont longtemps su cohabiter en confiant aux anciens le règlement de différends souvent meurtriers. Au Soudan, comme dans d'autres parties de l'Afrique, ce mode traditionnel de régulation a vécu.

«En armant les jeunes nomades sans passer par les anciens, le gouvernement a cassé les liens intertribaux», poursuit M. Lavergne. Il perçoit également dans le conflit une dimension «coloniale»: Khartoum, estime-t-il, «utilise le lumpenprolétariat rural que constituent les djandjawids pour chasser les habitants du Darfour et installer des fermes mécanisées confiées à des entreprises agricoles ou à de grandes familles». (jfv)

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Le pétrole, enjeu secret?

Le Soudan produira cette année 500 000 barils de pétrole par jour, soit deux fois plus qu'en 2003. Des groupes malais, indien et chinois en assurent l'exploitation.
Les Chinois, surtout, se sont imposés comme les partenaires les plus importants. Ils ont construit un oléoduc de 1500 kilomètres qui relie depuis avril les sites du sud-ouest à Port-Soudan.
Le pétrole soudanais représente dorénavant 7% des importations de brut en Chine – une donnée qui n'est pas étrangère à l'abstention de Pékin à l'ONU au moment du vote sur l'envoi de casques bleus au Darfour.
Les champs de pétrole, toutefois, ne sont pas situés dans la région, mais au sud du pays, où se trouvent aussi les principales réserves soudanaises, estimées à 6, 5 milliards de barils.
Pour l'heure, la rente pétrolière garantit une grande aisance au régime, qui ne manque pas de moyens pour financer sa campagne militaire au Darfour et les opérations de ses milices supplétives. (jfv)