"La France soutient les intérêts d'un dictateur"

Propos Recueillis Par Rapahaëlle Besse-desmoulières

Le Monde, 31 Novembre 2006

Sharon Courtoux, déléguée de la présidente de l'association Survie France, qui met en cause les liens de la France avec ses anciennes colonies sur le continent africain.

Quels sont les intérêts français au Tchad ?

La France cherche à maintenir son influence sur le continent africain, face à d'autres intérêts, comme ceux des Etats-Unis ou de la Chine, et à garder un accès privilégié au pétrole et aux ressources minières du pays. Et cela, alors que la situation des Tchadiens empire de jour de jour et que les besoins élémentaires, sur le plan de la santé ou de l'école, ne sont pas couverts. La France fait passer les questions d'approvisionnement énergétiques avant celui des populations.

Elle soutient depuis longtemps Idriss Déby, le "président" tchadien. Je mets le mot président entre guillemets parce que au Tchad, il y a depuis longtemps de la fraude électorale. M. Déby n'a pas été élu, c'est un tyran. A force de soutenir les intérêts d'un dictateur, on met en difficulté l'émergence de forces qui souhaiteraient faire autrement. Il y a notamment une société civile très organisée au Tchad, comme le Comité de suivi pour la paix et la réconciliation, qui demande à la communauté internationale de favoriser un dialogue entre tous les Tchadiens – aussi bien les politiques au pouvoir, que l'opposition ou les politico-militaires – ainsi que l'organisation d'élections totalement transparentes.

Pourquoi Paris a-t-il envoyé des soldats français sur le sol tchadien ?

Paris maintient une présence militaire dans la région pour garder la situation en l'état. Il ne faut pas oublier que le Darfour – où en moyenne cent mille personnes sont tuées par an – est une pièce du puzzle. Si les Nations unies créaient une force internationale au Darfour, on pourrait imaginer une extension au Tchad, où les forces françaises, qui sont principalement situées à N'Djamena, chapeauteraient les casques bleus, mais cela, sans que le commandement soit français. L'ONU n'est pas parfaite, mais elle parle au nom de la communauté internationale et permettrait peut-être de répondre aux demandes de la société civile tchadienne.

Comme argument à son soutien à Déby, la France explique qu'elle défend la stabilité dans la région. Mais il n'y a pas de stabilité. Demandez aux Tchadiens ce qu'ils pensent de ce mot "stabilité". A force de défendre cette "stabilité", on maintient le pays dans une situation explosive. Et à supposer que l'on y organise des élections libres et transparentes, il n'est pas sûr que les Tchadiens élisent quelqu'un ayant une relation aussi privilégiée que Déby avec la France.

Personnellement, j'estime qu'au lieu de soutenir un régime dictatorial, la communauté internationale et l'Union africaine pourraient aider ce pays à sortir de l'ornière. Pour cela, au-delà des financements, il faudrait investir du temps et de l'intelligence en travaillant avec cette société civile. Mais je reconnais que ce n'est pas simple.

Selon vous, pourquoi le premier ministre, Dominique de Villepin, a-t-il choisi le Tchad pour entamer sa tournée africaine ?

Avant de partir, dans un communiqué de presse, Dominique de Villepin a indiqué qu'il allait réaffirmer son soutien à Déby. Si c'est cela, c'est la continuation d'une politique que nous observons depuis toujours. C'est probalement un signe fort, même si j'attends de voir quels seront les résultats de ce voyage. Mais je souhaiterais que Villepin demande des explications à Déby sur ce qui s'est passé récemment dans l'est du Tchad où certains affirment que les combats entre différentes communautés ont été suscités par la présidence tchadienne. Nous sommes dans un embrasement perpétuel dans la région et je me demande si continuer d'appliquer les politiques mises en œuvres jusqu'à présent n'est pas le meilleur moyen de mettre de l'huile sur le feu.