Darfour : la France tente de dénouer l'imbroglio

Par ValÉrie Dupont Et Jean-christophe Rufin

Le Figaro, 25 Novembre 2006

La diplomatie française propose de renégocier des accords de paix pour juguler le désastre humanitaire.

Sur le tarmac du petit aéroport d'el-Fasher, Philippe Douste-Blazy monte à bord d'un hélicoptère russe mis à sa disposition par l'Union africaine. Le costume de ville a cédé sa place à la saharienne, les cheveux disciplinés volent au vent, mais surtout c'est l'émotion palpable du médecin que l'on retient. Il sait qu'il se rend dans les entrailles du Darfour, là où des milliers de déplacés vivent chaque jour l'inacceptable : le manque de nourriture, d'eau, de sécurité et, bien sûr, de dignité. Il est facile de critiquer, de se moquer, mais il faut y aller. Et lorsqu'il dit à certains déplacés : «Vous êtes dans mon coeur», nous sommes loin des petites phrases de campagne électorale. Au Darfour, il n'y a pas de place pour les faux-semblants.

Dans cette province ouest du Soudan se déroule une des pires tragédies humaines de ce début de XXIe siècle. Elle a déjà causé environ 200 000 morts, selon les sources les plus fiables. Elle a déplacé des populations en masse : près de 2 millions de réfugiés, répartis dans près de 200 camps. Elle condamne à la désolation une région immense peuplée de 5 millions de personnes. Ces chiffres sont, au sens propre, inimaginables. Il faut avoir vu le dénuement et la souffrance de ces enfants et de ces femmes, traumatisés par les massacres qui ont détruit leurs villages, malnutris, malades, abandonnés, pour mesurer le caractère atroce de cette tragédie. La première urgence était de le faire savoir au monde, à une époque où les désastres africains ne font plus guère recette dans les médias. La brutalité des images a tout de même permis de transpercer un peu le mur de l'indifférence. Le monde entier, aujourd'hui, sait. Le Darfour est la plus médiatisée des guerres oubliées.

Cela n'éclaire pas pour autant sur la seule question qui compte : comment mettre fin à cette horreur ?

Il faut d'abord aider, bien sûr. Les ONG présentes sur le terrain ont accompli un énorme travail de «mise en survie» de ces populations martyres. Mais l'action caritative n'est pas suffisante. Pire, elle peut être un paravent pour faire croire qu'on a agi, alors que rien n'est réglé. Les violences continuent, les réfugiés affluent toujours. Il y a urgence à trouver une solution politique et diplomatique. Mais là, c'est une autre affaire.

Il est facile de faire l'état des lieux du conflit. Il est autrement plus difficile de se prononcer sur ses causes et de démêler l'écheveau des responsabilités. Que se passe-t-il vraiment au Darfour ? S'agit-il d'une lutte entre nomades et sédentaires ? Entre Arabes et Noirs ? La cause première est-elle une rébellion qu'un gouvernement a réprimée pour préserver l'unité du pays, ou, au contraire, est-ce l'attitude brutale et discriminatoire du pouvoir central qui a provoqué la naissance d'une révolte armée dans cette province ? Dès que l'on aborde le fond de la question, les avis divergent. Querelles de spécialistes ? Certainement pas.

Selon l'idée que l'on se fait des causes et des mécanismes de ce conflit, on ne recommande pas les mêmes solutions. Or les remèdes que certains préconisent pourraient bien s'avérer pires que le mal.

Au Darfour, plus que partout ailleurs, les idées claires sont des idées fausses. Prenons tout de même le risque de simplifier. On peut résumer les attitudes face à ce conflit en deux grandes tendances assez radicalement opposées.

D'un côté, on trouve ceux pour qui le drame du Darfour est clairement un génocide organisé par le gouvernement central de Khartoum. Proche des Frères musulmans, très minoritaire dans le pays, le régime du président al-Bachir défendrait les intérêts de la composante dite «arabe» (quoique de peau sombre) de la population, et plus particulièrement de la minorité issue des riches plaines centrales au confluent des deux Nils. Après les accords signés avec le Sud-Soudan (à majorité chrétienne et animiste), le président Bachir et sa clique s'inquiètent de devoir partager le pouvoir avec des non-musulmans et des «Noirs». L'élimination des sédentaires du Darfour répondrait ainsi à un plan systématique élaboré par le pouvoir. L'extermination des cultivateurs sédentaires serait l'occasion pour al-Bachir de mettre la main sur les terres de la région et d'y installer ses fidèles. Sur fond d'intérêt économique et de calcul politique, le gouvernement soudanais aurait ainsi ni plus ni moins organisé un «nettoyage ethnique» à grande échelle. Son exécution a été confiée aux sinistres nomades guerriers qu'on appelle les Janjawids, pillant et tuant, avec l'appui logistique de l'armée soudanaise. Le Congrès des Etats-Unis est allé jusqu'à parler de génocide. Face à un tel projet d'extermination, les rébellions armées au Darfour peuvent être regardées avec bienveillance comme des actes de légitime défense.

Ceux qui ont la conviction que le régime de Khartoum est seul responsable du drame recommandent très logiquement de faire peser sur lui tous les moyens coercitifs dont dispose la communauté internationale. Un embargo sur les armes a été établi par l'ONU, et il s'étend au gouvernement soudanais lui-même. Des sanctions individuelles ciblées ont été décrétées contre les auteurs de crimes graves. Sous de fortes pressions internationales, un accord de cessez-le-feu a été conclu en mai dernier. Afin de mettre en oeuvre ces accords sur le terrain, l'ONU a voté en août une résolution prévoyant le déploiement de 22 000 Casques bleus, en remplacement de la force de l'Union africaine présente sur place.

Ce déploiement est catégoriquement refusé par al-Bachir, qui y voit une tentative de «recolonisation du pays». L'insistance que l'Administration Bush a mise à imposer la création de cette force onusienne n'est sans doute pas pour rien dans le sentiment du gouvernement soudanais qu'il existe derrière tout cela un «agenda caché». Pour les fondamentalistes au pouvoir à Khartoum, les Casques bleus seraient en réalité le moyen utilisé par les Etats-Unis pour les déstabiliser, dans le cadre de leur guerre contre le terrorisme.

Une guerre civile ?

Cette option «dure» conduit inéluctablement à une confrontation directe avec le régime de Khartoum. Dans le cas où des Casques bleus seraient déployés contre son gré, cette confrontation pourrait prendre un caractère militaire. Le président Bachir est allé jusqu'à menacer d'un «nouvel Irak». Or le Soudan n'est dépourvu ni de richesses (pétrolières) ni d'amitiés (intéressées). Russes et Chinois seraient certainement à ses côtés si le bras de fer actuel tournait à la crise ouverte.

Face à cette ligne intransigeante, essentiellement anglo-américaine, se dessine une deuxième attitude qui repose sur une autre analyse de la situation.

La diplomatie française tente de la faire avancer. Des raisons d'intérêt géopolitique (éviter une déstabilisation des pays francophones) sont certainement déterminantes. Mais il faut y ajouter l'implication personnelle, par conviction profonde, de Philippe Douste-Blazy. Nous l'avons nettement senti, en l'accompagnant pendant le voyage qu'il a effectué en Egypte, à Khartoum et au Darfour, du 11 au 13 novembre dernier.


Une autre lecture de la situation est en effet possible et c'est elle qui sous-tend la position de la France. Cette lecture rejoint les préoccupations de nombreuses ONG présentes sur le terrain, contraintes à la discrétion pour des raisons de sécurité, mais inquiètes de la tournure prise par le débat.

Pour elles, le terme de génocide est inapproprié et dangereux (comme l'a établi aussi une commission d'enquête de l'ONU). Le Darfour est avant tout une guerre civile, c'est-à-dire le résultat d'actions meurtrières menées par plusieurs parties. Certes, la responsabilité du gouvernement soudanais est extrêmement lourde dans le déclenchement du conflit, des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, commis. Toutefois, s'il a ouvert la boîte de Pandore, le président Bachir n'est plus nécessairement en mesure de la refermer. Il y a aujourd'hui une multiplicité d'acteurs dans la crise du Darfour, et la plupart d'entre eux se rendent malheureusement coupables d'exactions d'une extrême gravité. Les milices Janjawids, créatures de Khartoum à l'origine, agissent de plus en plus pour leur propre compte, conformément à leurs intérêts. Les mouvements de rébellion darfouriens sont aujourd'hui divisés en huit factions rivales. La plupart de ces acteurs n'ont pas été associés à l'accord de cessez-le-feu de mai dernier ou le rejettent.

Soutenir l'union africaine

La priorité n'est donc pas d'imposer au forceps la mise en place d'un mauvais accord ; ce qu'il faut d'abord, c'est le renégocier. La diplomatie française appelle au retour de toutes les parties à la table de négociation. On peut d'autant mieux accepter de mettre de côté, pour l'instant, la question des Casques bleus que la force militaire de l'Union africaine est un outil concret dont n'ont pas été exploitées toutes les possibilités. Tant pour le Darfour que pour l'ensemble du continent, il est particulièrement important de donner sa chance à cette première expérience de maintien de la paix régionale. Plutôt que de mettre en place à grands frais des Casques bleus (surtout s'ils doivent se retrouver englués dans une guerre longue...), mieux vaut faire un effort pour financer un véritable instrument africain de maintien de la paix. La question des Casques bleus n'est pas pour autant évacuée. Mais le rôle que le chef de la diplomatie française souhaite leur voir jouer serait plutôt la surveillance des frontières avec le Tchad et la RCA. L'expérience du Liberia ou du Rwanda montre qu'en Afrique existe un fort risque de débordement transfrontalier des conflits et de déstabilisation de toute une région.

La France n'a pas un poids politique suffisant pour imposer à elle seule ces solutions. Il reste que, dans l'impasse où se sont mis eux-mêmes les défenseurs de la ligne dure, l'initiative française peut servir à cristalliser une nouvelle attitude internationale. Pendant son escale au Caire, Philippe Douste-Blazy a obtenu l'assurance que l'Egypte influencerait dans ce sens l'attitude de la Ligue arabe.

Ce grand jeu peut paraître dérisoire et trop «diplomatique» au regard des drames humains qui se vivent chaque jour sur le terrain. Mais la solution est à ce prix.

Car au Darfour, l'urgence est double : il y a d'abord celle d'agir, pour que la paix revienne et que les innocents cessent de souffrir. Mais il y a aussi celle d'éviter des erreurs qui pourraient aggraver le sort de ceux que l'on se propose de soulager.

* Ecrivain, président d'honneur d'Action contre la faim.