Enchevêtrement de crises - Al Ahram

Abir Taleb

Tchadactuel, 21 Novembre 2006

Centrafrique-Tchad. Les deux pays font face à des rébellions et accusent Khartoum de les soutenir. La communauté internationale s’inquiète de ces débordements de la guerre civile qui sévit au Darfour soudanais.

Le 30 octobre dernier, les rebelles de l’Union des Forces Démocratiques pour le Rassemblement (UFDR) ont entamé une percée dans le nord-est de la Centrafrique. Un véritable danger pour le pays, mais aussi pour la région. Car, il ne s’agit pas là d’un simple conflit interne, comme tant d’autres, opposant une rébellion à un Etat africain.

C’est l’une des conséquences directes et tant redoutées de la crise du Darfour. La régionalisation de cette crise semble ainsi se concrétiser ces dernières semaines dans les zones frontalières du Soudan, au Tchad et en Centrafrique, qui s’engouffre chaque jour un peu plus dans la violence. Après la chute de la ville de Birao, dans l’extrême nord-est de la Centrafrique, tombée le 30 octobre dernier aux mains de l’UFDR, la rébellion a progressé vers le sud-ouest, sans rencontrer de grande résistance de la part des Forces armées centrafricaines (FACA), mal équipées et peu formées. Les rebelles, que les autorités accusent le Soudan voisin de soutenir malgré les démentis de Khartoum, ont été signalés jeudi soir à seulement 80 km de Birao, située à 600 km au nord-est de Bangui, lors d’un accrochage avec l’armée. Ce qui a poussé le président centrafricain François Bozizé à nommer un nouveau chef des opérations militaires, le colonel Ludovic N’Gaïféï, en remplacement au colonel Bertrand ammour, critiqué après la récente percée des rebelles.

Mais la crise dépassant de loin les frontières centrafricaines, Bangui bénéficie aussi du soutien de ses voisins. La Centrafrique a ainsi reçu le soutien accru de ses voisins d’Afrique centrale qui ont demandé à leurs forces multinationales déployées en Centrafrique d’intervenir face à la menace rebelle. La Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) a « accédé à la demande des autorités centrafricaines de renforcer le dispositif de la Force multinationale en Centrafrique (Fomuc) et de lui demander d’intervenir dans la sécurisation des zones en conflit », a annoncé samedi le président gabonais Omar Bongo Ondimba dans une déclaration écrite, tout en ajoutant, d’un ton alarmiste : « Il est à craindre une déstabilisation non seulement de la Centrafrique et du Tchad, mais aussi de la sous-région ».

Selon un diplomate gabonais cité par l’AFP, Libreville, soutien traditionnel du président centrafricain François Bozizé depuis son coup d’Etat de mars 2003, a pris « l’initiative » de cette intervention face au « risque d’embrasement » de la sous-région. Au nom d’un comité ad hoc de la CEMAC — qui réunit la Centrafrique, le Tchad, le Gabon, le Congo, le Cameroun et la Guinée équatoriale —, sur la Centrafrique, le doyen des chefs d’Etat africains a « sollicité de la communauté internationale tout l’appui logistique et financier nécessaire à la stabilisation de cette région ».

Auparavant, la France, sollicitée par son ancienne colonie, a déclaré apporter un soutien en logistique et en renseignement, grâce notamment au survol par ses avions du territoire centrafricain. Cette aide a permis à des renforts des FACA d’être acheminés ces derniers jours à Bria, où la population s’attend à une contre-offensive de l’armée.

Un ennemi commun

Mais c’est le Tchad, dont le président Idriss Deby Itno est le principal parrain de son homologue centrafricain, qui se sent le plus concerné par la crise centrafricaine. Et pour cause, le Tchad est lui aussi directement concerné par la crise du Darfour.

Depuis l’éclatement des violences au Darfour en février 2003, entre des rebelles d’ethnies africaines et l’armée de Khartoum appuyée par les milices arabes djandjawids, le conflit s’est rapidement propagé dans l’est tchadien, où se sont déversés des dizaines de milliers de réfugiés soudanais. Après une certaine accalmie, le gouvernement tchadien a déclaré la semaine dernière l’état d’urgence dans une région frontalière du Soudan, Ouaddaï, et dans la capitale N’Djamena, après que les violences intercommunautaires qui ont éclaté fin octobre dans l’est du Tchad eurent fait plus de 400 morts. Fin octobre en effet, les rebelles tchadiens de l’Union des Forces pour la Démocratie et le Développement (UFDD) ont relancé les hostilités dans le sud-est du Tchad frontalier du Soudan. Le régime d’Idriss Deby Itno a de nouveau été mis en difficulté par les rebelles, que N’Djamena accuse Khartoum de soutenir.

Pour faire face à un ennemi commun, le Tchad, qui dispose déjà en Centrafrique d’une centaine d’hommes dans le cadre d’une force régionale, a annoncé jeudi l’envoi de renforts militaires en Centrafrique pour venir en aide aux FACA. Mais ces soldats, dont le nombre n’a pas été précisé, pourraient rester sous le commandement direct de N’Djamena. « Nous devons faire plus pour porter secours au gouvernement centrafricain et pour renforcer les forces (tchadiennes) déjà présentes (en Centrafrique) et mettre ainsi en échec l’agression du gouvernement soudanais », a déclaré le premier ministre tchadien Pascal Yoadimnadji. Et d’ajouter : « Dans sa politique de déstabilisation programmée du Tchad et de la République centrafricaine, le gouvernement soudanais a adopté une stratégie de contournement pour contraindre le Tchad à combattre sur plusieurs fronts à la fois ».

Le soutien tchadien n’est pas une surprise. C’est depuis la frontière tchadienne, et avec l’aide militaire de son parrain Idriss Deby, que le général Bozizé, en exil depuis 2001 à N’Djamena, a lancé la rébellion qui lui a permis de renverser le président centrafricain Ange-Félix Patassé en mars 2003.

Cependant, au-delà de ces alliances régionales, il est certain que ce qui se passe en Centrafrique et au Tchad n’est pas sans relation étroite avec le Darfour. De quoi laisser planer le risque d’un « conflit régional », risque évoqué par le président de la Commission de l’Union Africaine (UA), Alpha Omar Konaré, et tant redouté par la communauté internationale. « Il y a un séisme dans la région, l’épicentre en est le Darfour mais ses effets peuvent être ressentis assez loin dans les pays voisins », a également averti le Haut commissaire de l’Onu pour les réfugiés, Antonio Guterres.

Dès lors, selon les observateurs, toute solution doit être régionale. Mais pour l’heure, les efforts n’ont pas porté leurs fruits. Le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a proposé la semaine dernière de déployer une force internationale aux frontières du Soudan avec la Centrafrique et le Tchad. Une idée qui n’a reçu qu’un accueil réservé à Khartoum et N’Djamena qui préfèrent mettre en place une force mixte tchado-soudanaise à leur frontière commune.