La crise du Darfour, qui se propage au Tchad et à la Centrafrique, risque d'embraser la région

Jean-philippe Rémy

Le Monde, 16 Novembre 2006

Jusqu'où l'onde de choc de la crise au Darfour risque-t-elle de se propager ? D'une guerre civile entamée début 2003, le conflit menace à présent de se muer en conflagration régionale, embrasant pour commencer deux pays voisins, le Tchad et la République centrafricaine. Les raisons de cette contamination, initialement, sont d'ordre mécanique.

Le conflit entre rebelles et forces gouvernementales soudanaises qui a éclaté au Darfour début 2003 a été, dès l'origine, une guerre "sans frontières" impliquant le Tchad. De hauts responsables du pouvoir, y compris des membres de la famille du président tchadien Idriss Déby, se sont engagés aux côtés des groupes rebelles du Darfour, en raison notamment de solidarités familiales ou claniques.

Selon une recette éprouvée dans la région, le Soudan a répondu par la réciproque, offrant à des rebelles tchadiens armes et bases arrière sur son sol, avec l'appui de son armée, et menaçant de les "lâcher" sur le Tchad, à l'assaut d'un régime fragilisé. Ces alliances croisées ont favorisé le pourrissement de la situation.

Au Tchad, l'implication dans la guerre au Darfour est un "véritable gouffre qui engloutit des milliards (de francs CFA, des millions d'euros)", note un bon connaisseur du pays. Les rebelles darfouriens ont ouvert des "centres de recrutement volontaires" à proximité des camps de réfugiés soudanais au Tchad, et assurent le contrôle de tronçons de la frontière soudanaise pour le compte des forces de N'Djamena, en nombre insuffisant.

Au Soudan, le conflit menace l'accord de paix avec la rébellion du sud du pays, conclu dans l'autre "grande guerre" soudanaise achevée en janvier 2005.

En Centrafrique, la contamination a déjà dépassé le stade des menaces. Depuis octobre, de nouveaux groupes rebelles ont fait leur apparition dans le nord du pays. Alliés à leurs homologues tchadiens parrainés par le Soudan, ils leur offrent le contrôle d'un couloir pour entrer au Tchad, depuis le Soudan, par le "ventre mou" de la Centrafrique. Le président centrafricain, François Bozizé, arrivé au pouvoir avec le soutien militaire d'Idriss Déby, a beau souhaiter se tenir à l'écart de troubles qui pourraient l'emporter, les règles imparables de la logique des alliances croisées régionales ne lui ont pas laissé le choix de la neutralité.

C'est dans ce contexte que se profilent, à présent, plusieurs vagues d'offensives. Au Soudan, l'armée régulière, appuyée par des milices recrutées au sein des tribus arabes, a déjà entamé des assauts contre les rebelles darfouriens, qui se sont renforcés militairement au cours des deux années passées.

Conjointement, des rebelles tchadiens menacent de passer à l'attaque, selon des sources concordantes. Récemment, les plus importants de ces groupes tchadiens ont largement recruté et ont été équipés par le Soudan en matériel flambant neuf, véhicules, armes, munitions et moyens de communication.

Parallèlement, un autre type de contamination menace la région. Plus subtil, et plus insidieux, il a trait à une particularité du conflit au Darfour. Alors que les causes de la guerre dans la région de l'Ouest soudanais sont multiples, et entrecroisées, une "lecture" des affrontements s'est diffusée, qui explique tous les problèmes par des antagonismes entre "tribus arabes" et "ethnies négro-africaines". Ce schéma néglige un grand nombre de facteurs de tensions, mais il a le charme pervers de la facilité d'emploi.

Au Tchad, des attaques de villages, assorties de massacres qui ont fait plusieurs centaines de morts depuis le début du mois de novembre, semblent porter la "marque" des campagnes de terre brûlée menées par les miliciens janjawids du Darfour, sans qu'il soit encore possible d'identifier leurs auteurs avec certitude.

Sur ce modèle, les observateurs redoutent l'activation d'une "prophétie auto-réalisatrice" qui ferait succomber à un modèle artificiel d'antagonismes entre "tribus arabes" et "ethnies négro-africaines" la bande sahélienne, qui court depuis les rivages de l'Atlantique, en Mauritanie, jusqu'à la mer Rouge. "Le risque est réel de voir les pays du Sahel tomber dans ce type d'affrontements les uns après les autres comme des dominos. Raison de plus pour stabiliser le Tchad, qui peut faire barrage contre la contamination", assure un observateur.

Comme une répétition de ce scénario catastrophe, plusieurs dizaines de milliers d'Arabes tchadiens installés au Niger ont été à deux doigts d'être expulsés, après des affrontements avec des communautés locales. A la suite de pressions régionales, les expulsions ont été suspendues.

Mais depuis, des jeunes des tribus arabes du Niger sont recrutés par la rébellion tchadienne... au Darfour.