Au darfour les humanitaires sont pris en étau

Simon Petite

Le Courrier, 10 Novembre 2006

SOUDAN - Alors que l'ONU veut imposer à Khartoum des casques bleus, les ONG sont de plus en plus considérées comme des parties au conflit. Médecins sans frontières témoigne.

D'un côté, le Conseil de sécurité fait pression sur le Soudan pour qu'il accepte enfin l'envoi de casques bleus dans la province rebelle du Darfour. De l'autre, le régime de Khartoum agite l'épouvantail d'une «croisade occidentale» pour se prémunir contre une intervention. Au milieu, les humanitaires ont de plus en plus de peine à accéder aux populations.
Christian Captier, directeur général de la section suisse de Médecins sans frontières (MSF), revient d'une visite dans l'ouest du Darfour. «La situation s'est paradoxalement dégradée depuis l'accord de paix de mai 2006. L'armée a relancé les hostilités contre les factions qui n'ont pas signé le document.»
Les combats se déroulent surtout dans le nord du Darfour et dans le massif du Djebel Mara, tenu par les rebelles. A El-Geneina et Habila, où MSF-Suisse dispose de dispensaires, la situation est plus calme. Seulement en apparence. «La violence est moins politique, elle relève davantage du banditisme», explique M. Captier.
La population des deux localités a quadruplé avec l'arrivée de dizaines de milliers de déplacés. Ces gens ont vu leurs villages systématiquement détruits en 2003 et 2004. Dans les camps, ils sont totalement dépendants de l'aide internationale. «A la fois à l'abri mais pris au piège», témoigne M. Captier.
Car une fois qu'ils s'éloignent «de ces îlots humanitaires», les réfugiés risquent d'être rançonnés ou, pour les femmes, victimes de violences sexuelles. Les expatriés occidentaux, eux aussi, réfléchissent à deux fois avant de s'aventurer sur les routes.
Il est donc difficile de faire «remonter» les blessés graves vers les hôpitaux équipés. Quant aux habitants récemment chassés de chez eux, ils sont hors d'atteinte. MSF est actuellement très inquiet pour 6000personnes isolées dans le Djebel Moun.
Le conflit du Darfour serait de moins en moins lisible. Certains miliciens arabes, qui avaient fait le sale boulot pour Khartoum et qui risquent d'être inculpés par la Cour pénale internationale, «pourraient retourner leur veste», selon M. Captier.
MSF reproche au gouvernement soudanais de ne pas tout entreprendre pour sécuriser les axes de communication. Les humanitaires pâtissent aussi du «discours xénophobe» de Khartoum contre les intrusions étrangères. L'attitude de la communauté internationale serait ambiguë: elle promet une intervention mais sans en avoir les moyens. Résultat: «Nous, humanitaires, avons de plus en plus de mal à nous démarquer de l'ONU, qui a des objectifs politiques et judiciaires.»
Selon l'analyse de MSF, plus les ONG sont considérées par les belligérants comme parties au conflit, plus elles risquent d'être prises pour cible. «Notre indépendance fait la différence car elle nous permet d'accéder aux victimes», plaide M. Captier.