Des Casques bleus mettraient de l'huile sur le feu au Darfour

Michaela Candela-kieffer

Afp , 10 Novembre 2006

Des ONG internationales implantées au Darfour, de plus en plus limitées dans leurs actions par le regain de violence, assurent que le déploiement de 20 000 Casques bleus, souhaité notamment par l'ONU et les États-Unis, risquerait de mettre un peu plus d'huile sur le feu, à la veille d'un voyage du chef de la diplomatie française à Khartoum.

Philippe Douste-Blazy se rend en Egypte puis au Soudan de samedi à lundi pour des entretiens «sur les moyens de déployer une force internationale robuste», a annoncé le ministère français des Affaires étrangères, sans évoquer une force composée de «Casques bleus». Il sera au Darfour lundi.

En mai a été signé un accord de paix censé pacifier cette province grande comme la France, en proie à une guerre civile depuis 2003. Mais depuis, dans le nord, le long de la frontière tchadienne (ouest), ou encore dans le centre, la violence n'a cessé de croître entre gouvernement et insurgés, parmi les rebelles eux-mêmes, et aussi contre les étrangers.
La plupart des acteurs humanitaires ont dû réduire leurs activités, laissant des dizaines de milliers de personnes sans assistance.

«C'est à s'arracher les cheveux», témoigne Jérôme Larcher, responsable de la mission Soudan chez Médecins du Monde (MDM). Il évoque des équipes prises «entre deux feux» ou victimes d'«actes de banditisme». Chez Médecins sans frontières (MSF), on déplore les «passages à tabac» et «assassinats» qui accompagnent «le rançonnage des organisations de secours».

L'accord de paix, imposé par la communauté internationale «pistolet sur la tempe» selon plusieurs experts, a en réalité été signé par le gouvernement et une seule faction, ce qui a entraîné des divisions au sein de l'insurrection et «la défiance des populations (des camps, ndlr) vis-à-vis des acteurs internationaux», souligne Fabrice Weissman, directeur de recherche chez MSF.

«Paradoxalement, à la suite de l'accord de paix, il y a eu un regain de violence. Il n'y avait pas eu de combats durs pendant un an, en 2005, et maintenant cela a repris», confirme Philippe Conraud, un des spécialistes du Soudan chez Action contre la faim (ACF).

Or, pour protéger les civils en séparant les belligérants, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté une résolution le 31 août, réclamant le déploiement de 20.000 Casques bleus, en remplacement des quelque 7.000 soldats sous-équipés déployés par l'Union africaine (UA).

Khartoum refuse ce déploiement, y voyant une tentative occidentale de recoloniser son pays.

Les ONG occidentales aussi sont nombreuses à exprimer des doutes sur l'efficacité du dispositif, même si elles préfèrent le faire sous couvert de l'anonymat.

«La plupart des gens qui travaillent au Darfour sont sceptiques. Le risque, c'est que le déploiement de Casques bleus se traduise par une plus grande insécurité et une diminution de l'assistance» aux civils, dit le responsable d'une ONG française, estimant qu'à ce stade «il est difficile d'évaluer les bénéfices d'une telle opération».

«On risque une +somalisation+. Les clans vont se ressouder contre un ennemi extérieur», craint-il.

«On va direct au clash», prédit aussi le spécialiste d'une autre organisation française, estimant que des milices, encouragées par le gouvernement, pourraient s'en prendre frontalement à ces soldats de la paix.

«Il y aura plus d'affrontements, sans doute aussi contre les troupes de l'ONU, les travailleurs humanitaires et les gens dans les camps», s'alarme encore la représentante d'une ONG européenne jointe dans la région.

«On promet au Darfour que son salut va venir d'une opération internationale à laquelle personne ne croit», résume Fabrice Weissman, de MSF.

S'il reste des ONG pour soutenir ce déploiement, beaucoup ont donc une préférence pour un renforcement des moyens de la mission de l'UA ou, tout simplement, un retour à la table de négociations avant toute opération internationale.